Par deux fois durant la semaine écoulée et à des milliers de kilomètres de distance, se sera posée pour nous, avec plus ou moins d’acuité, la question de l’opportunité du moment.
Réuni jeudi, le Conseil des ministres a dûment abordé, dans son ordre du jour, le renvoi devant la cour de justice de l’affaire de la cargaison d’explosifs saisie le 5 octobre et destinée au Hezbollah. Les chefs de l’État et du gouvernement ont partagé les griefs retenus contre la milice par le ministre de la Justice, qui les a vigoureusement exposés dans un accablant réquisitoire avant l’heure : transport et détention de matières dangereuses pour la population et susceptibles de servir à des attentats, violation de l’interdit officiel frappant toute activité militaire illégale, défi aux institutions, etc. Mais Joseph Aoun et Nawaf Salam n’ont ni approuvé ni exclu le recours à cette haute instance traitant des affaires touchant à la sécurité de l’État et dont les verdicts sont pratiquement sans appel. Probablement en harmonie avec l’incontournable président de l’Assemblée Nabih Berry qui multiplie les signes de désaccord avec ses alliés du Hezbollah, les deux hommes se gardent de trancher avant la fin de l’enquête. En se retirant de la séance, les ministres des Forces libanaises ont théâtralement fait part de leur mécontentement; or même si notre boiteuse démocratie en a vu d’autres, on peut regretter de voir faire tache d’huile une forme de bouderie que l’on croyait être l’apanage du tandem chiite.
En somme cette épée de Damoclès qu’est un renvoi devant la cour de justice n’a pas disparu comme par magie noire, même si le Hezbollah peut se féliciter de la circonspection officielle. Mais la lame ne saurait sans doute s’abattre que si le contexte s’y prête. Le pire serait en effet que des jugements soient éventuellement rendus, qu’ils visent même les plus grosses têtes, mais que leur mise à exécution demeure toute théorique à l’image de certains décrets gouvernementaux, comme cela s’est déjà vu plus d’une fois dans le passé. Mais avant d’en venir aux grosses têtes, c’est face au menu fretin (caches d’armes, convoyeurs, individus armés sur la place publique, escadrons nocturnes de motards écumant la ville ) que les forces de l’ordre seraient bien inspirées de se mettre à faire du zèle, avec toute la visibilité requise. C’est par ces petites touches que l’État peut et doit récupérer graduellement une crédibilité que les sceptiques du dedans et du dehors, bien ou mal intentionnés, ont beau jeu de mettre en doute. On vient d’ailleurs de le constater une fois de plus avec ces deux jours d’échanges trilatéraux entre militaires qui ont eu lieu dans la lointaine Floride. Et qui ont subi eux aussi les effets pervers du mauvais timing.
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C’est bien vrai que les pourparlers de Tampa ne pouvaient survenir à moment plus inadéquat. Ils n’avaient au départ que bien peu de chances de combler le vide sidéral entourant la négociation avec Israël, arbitrée en principe par le médiateur américain. Même les plus optimistes n’en escomptaient qu’un peu de salutaire eau fraîche dans le chaudron moyen-oriental qui menace d’entrer en ébullition, au Liban comme en Iran, à mesure que l’on se rapproche des législatives israéliennes de mardi prochain. Or c’est précisément l’extrême proximité de ce scrutin se déroulant sur fond de vives surenchères sécuritaires qui rendait illusoire tout assouplissement des positions de Tel-Aviv.
Devenait alors superflu tout débat académique sur les mérites respectifs de ces deux philosophies de la négociation, la pragmatique et la politique. La première veut qu’assez étrangement, les généraux soient moins enclins aux jeux de guerre que les dirigeants politiques. Selon elle, seuls des arrangements rassurants sur le terrain peuvent instaurer un début de confiance entre ennemis et stimuler d’autant les efforts des diplomates ; attendre un accord plus ambitieux serait, de plus, favoriser la perpétuation du statu quo et les embrasements à répétition. À l’inverse, les partisans de la primauté du politique soutiennent que c’est la perspective d’une paix devenue à portée de la main qui pourrait réduire sensiblement les exigences sécuritaires des uns et des autres. Le plus dramatique cependant pour le Liban est qu’il n’a guère les moyens d’imposer l’une ou l’autre de ces méthodes : et encore moins de pousser à une combinaison des deux.
En fait, c’est sur un fort prévisible guet-apens que sont tombés les militaires libanais à Tampa, où ils étaient partis demander l’arrêt des frappes israéliennes et l’évacuation des zones occupées. Ils se sont heurtés au refus d’Israël de s’y conformer avant le désarmement total du Hezbollah ; ils ont ess uyé aussi des accusations de laxisme, sinon parfois de complicité, à l’adresse de l’armée libanaise dans sa gestion des zones pilotes qui lui ont été consenties. Quant aux Américains ils se sont surtout employés à plaider pour une directe et étroite coordination entre occupant et occupé : laquelle pourtant passerait pour une franche collaboration aux yeux d’une bonne partie de l’opinion interne. Se refuser en revanche à un mécanisme de vérification du sérieux de ses efforts serait, pour le Liban, offrir un argument de poids pour la perpétuation du fait accompli israélien.
Pour significative qu’elle puisse être, l’absence de tout communiqué de clôture ne suffit pas nécessairement, à elle seule, pour consacrer l’échec du conclave kaki de Tampa. Ce qui est immuablement en jeu, c’est l’idée que se font Washington et Tel-Aviv de la souveraineté libanaise. C’est l’ordre dans lequel pourraient intervenir le désarmement du Hezbollah et la libération du territoire.
Otage d’Israël, otage de la milice, c’est de ce paradoxe de la poule et de l’œuf que se plaint d’être victime le Liban. Mais ce n’est certes pas l’indécision qui pourra aider à sa délivrance.
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