X

Moyen Orient et Monde

À Lattaquié, la vraie menace, c’est la division

Décryptage

Selon Fabrice Balanche, la ville balnéaire a « toujours été le refuge des cousins de la famille présidentielle ».

14/08/2015

Plutôt épargnée par les combats depuis le début de la guerre en Syrie, la ville de Lattaquié a été hier la cible de roquettes qui ont fait au moins deux morts. Interrogé par L'Orient-Le Jour, le spécialiste de la Syrie, Fabrice Balanche, rappelle que la ville est sporadiquement la cible de tirs de roquettes. « Les rebelles installent leurs lance-roquettes sur des camions et tirent une fois qu'ils se trouvent à une trentaine de kilomètres de la ville. Ils repartent ensuite dans la région de Salma, sur laquelle ils ont la mainmise », précise-t-il. Avec un tel mode opératoire, il est évident que les rebelles ne peuvent pas atteindre de cibles précises, c'est même du « pur hasard », selon le chercheur.
Généralement présentée comme un fief alaouite, la ville devrait plutôt être qualifiée de mixte, selon le chercheur. « Avant la guerre, il y avait environ 50 % d'alaouites, 10 % de chrétiens et 40 % de sunnites. Aujourd'hui, avec l'afflux de réfugiés fuyant les autres provinces, il y a une majorité de sunnites. Ces derniers sont parfois mal perçus par la population locale qui redoute la formation d'une cinquième colonne », souligne M. Balanche. Selon lui, la ville pourrait finir par être divisée entre une partie nord sunnite et une partie sud alaouite. « Les alouites sont minoritaires dans le nord de la province de Lattaquié. C'est pourquoi les rebelles essayent de s'emparer de cet endroit stratégique, qui donne un accès à la mer, à partir d'une zone sunnite. Le corridor de Lattaquié serait d'ailleurs la seule voie d'accès à la mer d'une Syrie sunnite », argumente-t-il.

Objectif Hama
Si l'armée et ses alliés n'ont pas engagé toutes leurs forces au moment de défendre les villes d'Idleb et de Jisr al-Choughour au printemps dernier, « ils vont tout faire pour tenir le cordon et bloquer l'accès des rebelles à la mer », ajoute M. Balanche.
En pleine offensive contre l'armée syrienne et ses alliés dans la plaine du Ghab, au nord de Hama, l'Armée de la conquête, coalition menée par le Front al-Nosra – branche d'el-Qaëda en Syrie – et le groupe salafiste Ahrar el-Cham, est proche du littoral et de la ville de Lattaquié. Mais selon M. Balanche, Lattaquié n'est pas la cible principale de cette offensive. « Les rebelles savent qu'ils auront du mal à s'emparer des territoires alaouites, qui seront largement défendus par la population locale. Ils ont une vision à long terme, c'est pourquoi leur objectif semble plutôt être la ville de Hama, composée à 98 % de sunnites, et très largement hostile au régime. Ils vont essayer d'encercler la ville, et le scénario d'Idleb pourrait se reproduire », explique l'expert.


(Lire aussi : Syrie : négocier quoi et avec qui ?)

 

Refuge des cousins Assad
Si Lattaquié n'est donc pas sérieusement menacée pour l'instant, il n'empêche que dans les rues de cette station balnéaire, l'ambiance est des plus moroses. La ville a été récemment marquée par le meurtre du colonel Hassan el-Cheikh, lié à des questions de circulation, perpétré par Souleimane Hilal el-Assad, cousin du président syrien Bachar el-Assad. Loin d'être un simple fait divers dans une situation de guerre générale, ce meurtre a provoqué la colère des habitants, dont plus d'un millier se sont réunis samedi dernier pour réclamer l'arrestation de Souleimane Hilal el-Assad. Peu enclin à écouter les revendications populaires, même celles de sa propre communauté, le président syrien a cette fois-ci fait le choix d'arrêter son cousin. Dans une situation aussi délicate, il ne pouvait pas se permettre de contrarier ce qui constitue encore une bonne partie de la base sociale sur laquelle s'appuie son régime.
Revenant sur cette affaire, M. Balanche rappelle que la ville a « toujours été le refuge des cousins de la famille présidentielle ». « Les cousins qui n'avaient pas de place à Damas allaient à Lattaquié. À titre d'exemple, Fawaz el-Assad, cousin germain du président syrien, était considéré comme le gangster de Lattaquié. Il faisait la loi et rackettait le port. La ville est aussi connue pour les nombreux règlements de comptes entre les gangs », ajoute-t-il.
Entre les roquettes, la menace de l'Armée de la conquête, les pertes quotidiennes de leurs jeunes mobilisés dans l'armée et les querelles de gangster, Lattaquié est désormais bien loin de l'agréable cité balnéaire, cœur des échanges de la Syrie moderne, qu'elle a été par le passé.

 

Lire aussi
Pourquoi Jourine est-elle la clé de la côte de Lattaquié ?

Sahl el-Ghab, point névralgique de la défense du régime syrien

Pas de réédition du scénario Qalamoun ; Zabadani serait une guerre d'extermination

« Beaucoup de Syriens ont déjà intégré l'idée d'une partition du pays »

À la une

Retour à la page "Moyen Orient et Monde"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ILS CONTRÔLENT ENCORE LES 20% DE LA SYRIE. QUE CONTRÔLERAIENT-ILS DEMAIN ?

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Au-delà du ton violent, Nasrallah et Hariri maintiennent entrouverte la porte des négociations...

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué