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Liban

Crise des déchets : Nouveau sit-in et nouvelle explosion de colère dans les rues de Beyrouth

Crise des déchets

Des dizaines de militants de la société civile ont exigé la démission du gouvernement et du ministre de l'Environnement, et réclamé un système fondé sur le tri et le recyclage. Un rassemblement bigarré.

29/07/2015

Le rendez-vous était fixé à 10h face au Grand Sérail, pour coïncider avec la réunion du Conseil des ministres. Hier, le Grand Sérail était vide, mais les manifestants de la société civile, eux, étaient bien là, ainsi que les forces antiémeute des Forces de sécurité intérieure (FSI). Des dizaines de manifestants ont entamé le sit-in dans le calme, avec des banderoles portant des slogans fustigeant la gestion du dossier des déchets par le gouvernement : « Vous nous dégoûtez », « Ôtez vos déchets, rendez-nous notre Liban », « Oui au tri à la source, non aux incinérateurs », etc.
Le sit-in était organisé par la campagne « Vous puez ! », qui est née avec la dernière crise de déchets, mais les participants venaient de diverses ONG, environnementales ou autres, sans compter les individus venus exprimer leur ras-le-bol, près de deux semaines après l'amoncellement, dans les rues de Beyrouth et du Mont-Liban, des ordures ménagères. Peu à peu, le ton montait, et la diversité des slogans scandés reflétait celle de la foule rassemblée de manière spontanée. Des slogans qui ont été jusqu'à ceci : « Que le pouvoir des voyous tombe ! », ou encore « Dégagez ! ».

 

(Affaire Sukeen : Le procureur nomme une « commission technique », N. Machnouk met en garde contre une « justice politisée »)


Le ras-le-bol était le maître mot du rassemblement d'hier. « Cette crise des déchets, c'est la goutte qui fait déborder le vase, souligne Samer Abdallah. Mais j'aurais aimé que nous soyons plus nombreux à crier notre frustration tout haut. » Pierre Khoury, qui l'accompagne au sit-in, fustige « les politiques tronquées en matière de gestion des déchets ». « Pourquoi veut-on nous obliger à incinérer ou enfouir les déchets quand on ferait mieux d'en profiter ? » souligne-t-il.
La jeune Dalal Ouaiss sourit en écoutant les slogans antigouvernement scandés par une femme portant un enfant sur les épaules. « La route qui mène à notre maison est entièrement bloquée par les ordures », dit-elle, pour expliquer son enthousiasme à participer au mouvement.
Ali est diplômé en génie chimique, à la recherche d'un emploi. « La gestion des déchets aurait été mon domaine de prédilection, dit-il. Mais le seul employeur qui aurait pu m'engager ne peut lancer son entreprise du fait du monopole accordé depuis des années à Sukleen. » Il croit dur comme fer à un système décentralisé fondé sur le tri, le compostage (des matières organiques) et le recyclage. Son impression sur le mouvement civil ?
« Il sera plus efficace si les régions bougent, répond-il. Il faut sortir cette affaire du seul cadre de Beyrouth, comme si seule la capitale mérite d'être propre. »
Pour sa part, le metteur en scène Lucien Bou Rjeily n'hésite pas à faire le lien entre les échecs répétés dans le dossier des déchets ménagers et la corruption qui sévit dans le pays. « C'est bien le sens du message "Vous puez !' que nous lançons aux autorités, explique-t-il. Ils savent cependant bien manipuler les masses : n'est-ce pas pour contrer le mouvement civil qu'ils ont ajourné leur réunion d'aujourd'hui, annoncé des décisions floues dans la soirée, ramassé les ordures pour les jeter dans les environs du Forum de Beyrouth, comme l'a prouvé une vidéo de la campagne qui circule sur les réseaux sociaux ? Tout cela pour que les habitants n'aient plus les ordures sous les yeux et ne soient plus motivés à manifester. »

 

(Lire aussi : Gestion des déchets de Beyrouth : on attend la réponse du bloc aouniste)

 

« Nous comprenons aujourd'hui ce qu'a enduré Naamé »
Le sit-in d'hier n'a pas attiré que des environnementalistes purs et durs. Des associations comme Sakker el-Dekkaneh (contre la corruption) ou des ONG des droits de l'homme, comme le Centre libanais des droits humains (CLDH), étaient présentes également. Le président du CLDH, Wadih el-Asmar, a assuré qu'il est « du devoir des ONG des droits de l'homme de soutenir de tels mouvements, surtout que le droit à un environnement propre est un droit humain par excellence ».
Dans la foule de militants en jeans et baskets, venus préparés à toutes les éventualités, quatre silhouettes de jeunes femmes se détachaient clairement par leur élégance. À discuter avec elles, on comprend pourquoi : ce sont des employées d'une compagnie au centre-ville, attirées par les clameurs de la foule. « Nous n'avons pas résisté à la tentation de nous joindre à eux pour un moment, surtout que, pour une fois, le rassemblement n'est pas mené par un homme politique », nous confient-elles, préférant garder l'anonymat. « Je n'ai pratiquement pas dormi hier en raison des odeurs de poubelle, nous raconte l'une d'elles. Il y a quatre personnes malades de cette pollution dans ma famille. Il nous fallait cela pour comprendre ce que la population de Naamé a enduré toutes ces années. » À la question de savoir ce que cette crise leur a appris, l'une d'entre elles lance : « Pas grand-chose, nous étions conscientes de l'étendue de la corruption dans le pays. Mais avec les déchets dans les rues, on nous a enlevé la "morphine" qui nous gardait dans un état second. »

 

(Lire aussi : Bassil : Le gouvernement ne peut pas imposer aux gens des décharges près de chez eux)

 

« Joignez-vous à nous ! »
La foule bigarrée ne manquait pas d'humour, avec ses masques « Anonymous » et ses clowns vendeurs de « jus de déchets diet » ou de « parfum d'ordures ». Une foule qui ne manquait pas non plus de vitalité, au point de se déplacer vers les Souks de Beyrouth pour bloquer la route un instant, puis vers l'une des entrées de la place de l'Étoile (bien bouclée par les forces de l'ordre), pour lancer des slogans aux députés auxquels ils suggèrent, tout comme au gouvernement, de démissionner.
Arrivés à la place des Martyrs, le mouvement prend une autre tournure. Les manifestants, pour la plupart jeunes, coupent les axes l'un après l'autre. Les FSI présents sur place laissent faire, se contentant de détourner le trafic. À des automobilistes souvent énervés, les manifestants crient : « Joignez-vous à nous, ce sont vos déchets aussi dans la rue ! » Quelques clashs ont bien lieu entre les manifestants et des automobilistes, mais parmi ces derniers, il y a aussi quelques sympathisants qui descendent de leur véhicule et se joignent au mouvement, sous les applaudissements.

 

(Lire aussi : M. Machnouk et N. Gemayel : Les ordures ne sont pas déchargées dans le fleuve de Beyrouth)


Certes, l'hétérogénéité de cette foule est telle que des désaccords ne tardent pas à éclater sur la suite à donner aux événements. On peut y voir aussi une preuve de la spontanéité d'un mouvement qui n'a pas de leader unique. Quoi qu'il en soit, les manifestants, sous l'impulsion de Imad Bazzi, un fondateur de la campagne « Vous puez », décident de régler « démocratiquement » leurs désaccords, en se concertant sur une série d'options.
Peu avant 14 heures, le sit-in prend officiellement fin au centre-ville. Les manifestants, après un furtif passage devant le ministère de l'Environnement pour demander une fois de plus la démission du ministre, se dirigent vers d'autres quartiers de Beyrouth. Les yeux sont actuellement rivés vers un possible nouveau rassemblement jeudi, date de la réunion ajournée du Conseil des ministres.

Des dizaines de manifestants scandant des slogans hostiles au gouvernement, et se disant favorables à des solutions de longue durée au problème des déchets. Photo Ibrahim Tawil

 

Houri : La solution au problème des déchets nécessite plusieurs jours

 

Ammar Houri, député du bloc parlementaire du Futur, a estimé que « la crise des déchets est nationale et la solution doit être, par conséquent, au niveau national ».
Dans une interview accordée à la Voix du Liban 93,3, M. Houri a expliqué que la solution à laquelle sont parvenus lundi soir les responsables politiques nécessite plusieurs jours pour être concrétisée. « Beyrouth ne possède pas un endroit pour enfouir ses déchets, a-t-il poursuivi. Il faudrait lui trouver des décharges dans d'autres régions. »
M. Houri a en outre indiqué que les incidents qui avaient eu lieu lundi soir devant la résidence du Premier ministre Tammam Salam et dans les rues de Beyrouth étaient « suspects » et « inquiétants ».
En réponse à une question, il a estimé que « la démission est un droit constitutionnel dont bénéficie le Premier ministre ». Il a toutefois appelé M. Salam à « rester à la tête de ce gouvernement et assumer ses responsabilités à l'ombre de la vacance présidentielle, malgré les tentatives menées par certains pour bloquer le travail de son gouvernement et le pousser à la démission ». « Nul n'a le droit d'imposer ses décisions ou l'ordre du jour qu'il veut au Premier ministre », a-t-il conclu.
Par ailleurs, le bloc parlementaire du Futur a noté hier que « la crise des déchets qui s'enlise en l'absence de solution touche tout le Liban ». Dans un communiqué publié à l'issue de sa réunion hebdomadaire, le bloc du Futur a exprimé l'espoir que « les efforts du gouvernement conduisent à l'élaboration d'une solution équilibrée pour les habitants de Beyrouth et l'ensemble du pays ».
Le bloc a également souhaité que « les résultats des réunions de la cellule de crise ministérielle, présidée par le Premier ministre, soient le début de la sortie de la crise », soulignant que les discussions doivent se baser sur les décisions prises en 2010 par le Conseil des ministres.


La voiture de Derbas, cible des sacs-poubelles

Certains manifestants qui, après leur participation au sit-in sur la crise des déchets au centre-ville organisé par la campagne « Vous puez ! »,
ont décidé de se rendre à Hamra s'en sont pris, dans ce quartier, au convoi du ministre des Affaires sociales Rachid Derbas. La voiture du ministre a littéralement été inondée d'ordures, ce qui a requis l'intervention des forces de l'ordre. Certains des manifestants ont été arrêtés, mais des poursuites ont été engagées contre l'un d'eux, Tarek Mallah, comme il a été annoncé plus tard. Imad Bazzi, un des fondateurs de « Vous puez ! », a indiqué à L'Orient-Le Jour que « cette marche à Hamra n'était pas organisée par la campagne ». Toutefois, à propos de l'arrestation de Mallah, il n'a pu s'empêcher de se demander si elle n'était mue que par sa participation au sit-in. « Tarek Mallah a fait éclater un scandale de harcèlement (au sein d'un orphelinat islamique) suite auquel le ministre a refusé d'ouvrir une enquête, dit-il. Serait-ce un règlement de comptes ? »

 

Après le sit-in au centre-ville, des manifestants ont décidé de défiler dans la rue Hamra pour sensibiliser la population aux revendications. C'est peu après que certains de ces manifestants prendront le convoi du ministre Derbas pour cible de leurs sacs poubelle.
Photo Hassan Assal

 

 

Repères

Décharges et incinération : le décryptage de deux écologistes
Crise des déchets : les principaux points du plan de Machnouk (infographie)

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Diaporama
Retour en images sur la crise des déchets au Liban

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Le Herisson

je viens de me rappeler que l'une des contraventions du nouveau code de la route concernait les gens qui jettent des ordures par la fenetre de leur voiture.

et ceux qui maintenant recoivent les ordures par la fenetre de leur voiture, ils font quoi?

M.V.

Le tri sélectif OUI..., le recyclage des politichiens NON...!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DEGAGEZ... OUI ! MAIS QUI ? TOUS... ET J,ENTENDS TOUS...

NAUFAL SORAYA

Le peuple qui fait preuve de plus de sagesse que son gouvernement, alors que c'est sensé être le contraire...

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