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Moyen Orient et Monde

« Si le Liban a pu accueillir 1,2 million de personnes, il est certain que les pays riches peuvent en accueillir beaucoup plus »

Entretien

La directrice générale d'Amnesty International, au Canada francophone, Béatrice Vaugrante, répond aux questions de « L'Orient-Le Jour ».

20/06/2015

Espérez-vous que la sonnette d'alarme tirée lundi 15 juin, lors de la sortie du rapport d'Amnesty International ayant pour titre « La crise globale des réfugiés : une conspiration de négligence », va sortir la communauté internationale de sa léthargie, voire de son déni face aux problèmes des réfugiés ?
J'espère vraiment que notre appel sera entendu. Nous le faisons dans l'espoir que la communauté internationale sorte de sa léthargie, parce qu'effectivement l'appel est assez criant. Elle n'a pas vraiment eu assez de courage pour répondre à la crise mondiale, à part des petites actions par-ci par-là, mais il faut vraiment une rencontre et un engagement international sur le financement et sur le traitement des réfugiés. Et je ne parle pas seulement de la Syrie, même si ce pays, évidemment, est un enjeu majeur, je pense à l'Afrique subsaharienne, à l'Asie du Sud-Est. Et vu les conflits, pour le moment, on ne voit pas cela s'amenuiser, donc il faut vraiment qu'ils s'assoient pour en discuter. De notre côté, nous continuons notre programme de rencontres des différents pays qui sont dans cette impasse-là.

Quels sont les États qui manquent particulièrement de volonté ?
Au niveau de la relocalisation des réfugiés les plus vulnérables, il faudrait poser le problème de l'accueil sur son territoire de personnes qui ont terriblement besoin de recevoir des soins et d'avoir un endroit sûr, comme les personnes malades, les victimes de tortures ou de violences sexuelles, les orphelins. Toutes ces personnes-là ont un besoin urgent d'être relocalisées, et, pour le moment, il n'y a que certains pays comme l'Allemagne et la Suède qui les accueillent, mais l'effort devrait être beaucoup plus grand. Si le Liban a pu accueillir 1,2 million de personnes – pas seulement les plus vulnérables –, il est certain que l'Europe, l'Amérique du Nord et plein d'autres pays peuvent en accueillir beaucoup plus. Les Syriens que j'ai rencontrés au Liban souhaitent évidemment rentrer chez eux, dès qu'ils le pourront, mais à court terme, la situation ne le permet pas. Le second aspect, c'est le financement. Tous les programmes d'aides sont sous-financés. Il faut un financement adéquat au niveau mondial pour pouvoir répondre à la crise mondiale des réfugiés. C'est nouveau, c'est une crise mondiale qui nécessite une réponse mondiale et qui demande, surtout, beaucoup de solidarité. On ne peut pas laisser le Liban ou l'Italie seuls face à cet afflux important de réfugiés.

L'Italie commence à craquer, surtout contre la France...
Le Liban accueille un grand nombre de réfugiés, donc, techniquement parlant, l'Italie, l'Europe pourrait en accepter bien plus. C'est une question de volonté politique et de courage. On le sait, le contexte politique est assez épineux sur les questions d'immigration et de migrants en Europe, mais c'est là où les leaders doivent montrer du courage et montrer à leur population que cela est nécessaire par solidarité et par respect des conventions de Genève.

Jusqu'à quand l'Amérique du Nord peut-elle rester hors de ce débat ?
En termes de financement, je dirais que les États-Unis et le Canada ne sont pas en reste. Ils ont même financé un certain nombre de projets. Ce qui reste maintenant, c'est surtout l'accueil de réfugiés. Pour parler de mon pays, je pense que le Canada pourrait accepter beaucoup plus de réfugiés syriens et avoir aussi un gouvernement proactif qui pourrait avoir ses propres programmes d'aides aux réfugiés, car souvent ils se contentent de programmes de partenariat, qui dépendent de familles, de groupes communautaires ou d'églises. Ce n'est pas suffisant. Il faut vraiment que le gouvernement du Canada accepte beaucoup plus de personnes vulnérables sur son territoire. Il s'est engagé sur 10 000 personnes sur 3 ans, ce qui est bien trop peu.

 

 

La pression médiatique peut-elle faire plier les États?
De combien de crises avons-nous besoin, de combien de morts qui sont reportés par les médias avant que les États n'interviennent? Ce qu'on dit dans notre rapport est que ces personnes-là fuient déjà des conflits, de la discrimination et, en plus, la passivité ou la négligence des États. Entre autres en Europe, le fait d'avoir réduit l'opération Mare Nostrum a conduit à des morts. Ils sont aussi responsables du fait que leur passivité cause non seulement des morts mais aussi a amplifié la misère que subit la majorité des réfugiés.

Concrètement, quelles sont selon vous les pistes à explorer, pour venir en aide aux réfugiés, selon chaque zone en conflit ?
Concrètement, ce que nous proposons dans notre rapport global, c'est l'urgence de la tenue d'une conférence internationale sur la question des réfugiés, il faut que les pays se concertent. Il y a le G20 organisé en Turquie cette année, il faut que ce soit à l'agenda. Il faut un respect de la convention sur les réfugiés, qui est de plus en plus en danger. Même les pays qui l'ont signée régressent parfois dans leur droit national. Il y a des pays qui accueillent des réfugiés mais qui ne l'ont pas signée, comme le Liban, donc il faut que cette convention-là reste forte, pour que vraiment il y ait un cadre légal international de protection des réfugiés. Il faut beaucoup plus de moyens pour sauver les personnes, avant de sauver les frontières et avoir des routes sécuritaires, légales, pour permettre à ces personnes de rejoindre l'Europe. Ce n'est pas en essayant de fermer toutes les routes qu'on va régler le problème, les gens continueront à prendre d'énormes risques. On ne peut plus continuer à avoir des morts en Méditerranée.

Les instances onusiennes en font-elles assez, ou délèguent-elles trop aux ONG?
Il y a certaines instances onusiennes qui font avec les moyens et les fonds qu'ils ont de la part des États. Elles aussi, peut-être, doivent se concerter entre elles, en fonction des moyens qu'elles ont. On vient d'apprendre que le programme d'aide alimentaire va réduire ses subventions. Le haut-commissariat aux réfugiés doit parfois aussi répondre aux demandes des États qui accueillent des réfugiés. Donc tout le monde navigue avec des pressions des différents pays, mais cette conférence internationale doit se faire avec les organes de l'Onu. Mais ils dépendent aussi de la bonne volonté politique des chefs d'État, donc il faut que ces dirigeants aient un peu plus de courage, surtout en Europe et en Amérique du Nord, pour aller au-delà des préjugés sur la question des migrants qui est toujours délicate dans ces pays. Il faut arrêter de dire « ah non, on ne veut pas se laisser envahir avec l'accueil de 10 000 réfugiés syriens en France », il faut faire preuve de solidarité, c'est vraiment urgent, c'est une question de vie ou de mort pour beaucoup de personnes.

 

( Lire aussi : Les frontières du monde doivent être ouvertes aux réfugiés syriens, selon l'ONU)

 

La Commission européenne a proposé un mécanisme obligatoire de répartition de 40 000 réfugiés entre les États membres. Les États sont-ils contraints d'accepter ?
Cela dépend évidemment de chaque État. La communauté européenne soutient, financièrement, nombre de programmes d'aide aux refugiés. Au niveau de la répartition, l'Angleterre reste sourde. La France n'en accepte pas beaucoup non plus. C'est pour cela que nous publions ce rapport pour montrer les réalités du terrain et prouver qu'il est urgent que les États acceptent davantage de réfugiés.

Sommes-nous dans le cadre de grandes migrations humaines dans un très proche avenir ?
Cinquante millions de personnes aujourd'hui déjà ont quitté leur pays. Trente millions de déplacés, 16 millions sont des réfugiés et la moitié d'entre eux ont moins de 18 ans. On est effectivement, depuis la Seconde Guerre mondiale, dans une crise mondiale des réfugiés, et pas seulement en Syrie, car il y a beaucoup de régions sur lesquelles il y a un peu moins de radars médiatiques. Mais pourtant, en Afrique subsaharienne, il y a des tragédies qui se jouent, il y a très peu de financements et très peu, encore une fois, de réinstallation. Nous avons été témoins d'épisodes dramatiques en Asie du Sud-Est. La tragédie des boat-people se répète. Au Canada, il y a bien longtemps, on avait accepté entre 60 000 et 120 000 personnes venant du Laos, du Cambodge, du Vietnam. Alors que peut-être le monde à l'époque était plus noir et blanc, les gentils, les méchants, l'Est et l'Ouest, pour le public c'était plus simple. Mais c'est la lecture politique qui ne devrait pas influencer le fait de sauver ou pas des personnes. On ne peut pas laisser ces millions de personnes en pratiquant la politique de l'autruche, ou mettre un sparadrap sur un cancer.

 

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Le radeau des boat people

 

 

 

En mars 1975, le régime du Sud-Vietnam s'effondre. S'ensuit alors un phénomène migratoire des plus médiatiques, qui sera qualifié par la presse francophone de phénomène des « boat people ». Embarqués sur des rafiots dans l'espoir d'une vie meilleure sur une autre rive, un grand nombre de migrants périrent durant la traversée. À l'époque, le monde entier s'était ému et réellement mobilisé pour ces milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui, s'ils avaient été chanceux, auraient fini par pourrir dans des camps hongkongais des plus misérables. 40 ans plus tard, la mer d'Andaman (sud de la Birmanie) devient le tombeau d'autres exilés, la minorité musulmane Rohingya, victime de persécutions de la part de leur gouvernement. Les Balkans, les Caraïbes, le golfe d'Aden et plus récemment la Méditerranée sont à leur tour frappés par cette sinistre déferlante. Fuyant la misère ou la guerre, les candidats à l'exil sont légion. Les Africains sub sahariens arrivent quotidiennement par centaines sur les côtes italiennes, et c'est sur l'île de Lesbos, qualifiée désormais de « Lampedusa grecque », que les Syriens, 30 000 depuis le début de l'année, sont recueillis.

 

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CEUX QUI DÉCIDENT DE L'AVENIR... SURTOUT POLITIQUE ET GÉOGRAPHIQUE... DES PAYS EN GUERRE CIVILE... RESPONSABLES DES CRISES QUI RAVAGENT CES PAYS... FINANCIERS ET POURVOYEURS DE TOUTES LES MILICES QUI S'Y CONFRONTENT... SONT CEUX QUI DEVRAIENT ACCOMODER CHEZ EUX LES REFUGIÉS... OU DU MOINS FINANCER TOUS LEURS FRAIS EN LES VERSANT AUX PAYS QUI LES ACCUEILLENT ! MAIS... Où EST LA JUSTICE ?

Le Faucon Pèlerin

Madame Béatrice Vaugrante,
Qui vous a dit que le Liban a pu (sic) accueillir 1,2 million de personnes réfugiées dans ses 10.425 KM2 et ses 4 million d'habitants ? Le Liban a subi, par le hasard de la géographie, cette invasion de 1,2 million de bombes à retardement. Le Liban ne souhaite pas cette catastrophe unique dans son histoire qui, peut-être, le rayera de la carte du Levant, ni à ses amis comme le Canada ni à ses ennemis.

Le Faucon Pèlerin

Madame Béatrice Vaugrante,
Qui vous a dit que le Liban a pu (sic) accueillir 1,2 million de personnes réfugiées dans ses 10.425 KM2 et ses 4 million d'habitants ? Le Liban a subi, par le hasard de la géographie, cette invasion de 1,2 million de bombes à retardement. Le Liban ne souhaite pas cette catastrophe unique dans son histoire qui, peut-être, le raillera de la carte du Levant, ni à ses amis comme le Canada ni à ses ennemis.

DAMMOUS Hanna

Le problème en occident dit pays riche, il est interdit de parquer des réfugiés dans des camps, il faut quand ils sont admis comme réfugiés, il est obligatoire de leur octroyer le même niveau de vie que les nationaux, c.-à-d. habitation dans les normes et un revenue minimum + une couverture santé et scolarité gratuite et leur droit au regroupement familiale, ce qui engendre un coût minimum de 30000$ et non pas un budget de 3000$ qui coute au Liban. Cela étant dit le Liban subit une pression via une densité de population déstabilisante de son modèle économique et politique, ce qui est plus grave qu’un simple calcul budgétaire déjà énorme est qui est l’équivalent à 125.000 réfugiés en occident.
Si on se limite à l’impact budgétaire d’un cout de 3,75 milliard de $ sur 44 milliard de $ du Pib libanais par rapports a un cout de ces 3,75 milliard de $ correspondant au 10% de ces réfugiés à accueillir dans l’UE, sur 17500 milliard de $ du Pib Union Européenne, le Liban se trouve dans un rapport de pression 40 fois plus lourd qu’a l’UE.

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