Nos Lecteurs ont la Parole

Adieu, douce école

Suzanne Abdul-Reda
OLJ
17/06/2015

En hommage à l'école de la Sainte-Famille française, Baabda.
Merci Charlemagne d'avoir créé l'école. Oui, pour moi, je ne garde de l'école de ma jeunesse que les plus beaux souvenirs. Comme je l'ai toujours dit si fièrement, à chaque fois que « les grands » me demandaient : « Dans quelle école es-tu ? », je suis à la Sainte-Famille française, Baabda. Je le suis encore, je le suis toujours. Parce que cette école m'habite : depuis que je l'ai quittée, forcée, à cause de la guerre, dans les périples qui ont conduit ma famille ailleurs, elle m'accompagne, elle m'habite. Dans mes rêves de déracinée, je retrouvais la joie de m'amuser avec mes camarades de classe, je revivais le bonheur d'être en classe avec mes enseignantes. Je recréais la magie d'écrire dans mes beaux cahiers quadrillés, de tracer de belles lettres arrondies au tableau, grisée par l'odeur des nouveaux livres.
Et, à chaque fois que je retournais dans la région, même pendant mes années universitaires, je faisais un détour volontaire du côté de Baabda pour me rassurer que mon école « était encore là ». J'étais ravie de trouver que pas grand-chose n'avait changé, ni dans la muraille externe (sauf de sympathiques dessins d'élèves qui l'ont illustrée si joliment) ni dans l'aménagement des cours internes et de l'entrée. Je prenais régulièrement des nouvelles de mes enseignantes et des sœurs que j'avais connues : j'ai appris avec beaucoup de chagrin que sœur Andrée, qui a bercé notre enfance avec son affection si généreuse et sa rigueur si humaine, est décédée récemment.
Mon école m'a élevée dans un climat où humanisme et éducation vont de pair, et où moralité et instruction sont inséparables. Elle a été une mère et m'a offert la convivialité et l'environnement chaleureux. Elle a été un père et m'a inculqué un savoir-être et une discipline personnelle, dans le respect de l'autre. Elle a été une famille, dont les enfants gardent en eux, même sans se connaître, ce que nous appelons en sciences de l'éducation un « effet-établissement » confirmé. Il m'est arrivé plus d'une fois de découvrir dans mon cercle d'amis ou de collègues des personnes limpides, intègres, acharnées, modestes et pleines de sens, et qui avaient en commun cette identité d'anciennes de la Sainte-Famille française, Baabda.
Si j'ai opté pour une carrière de recherche et d'enseignement universitaire en sciences de l'éducation, c'est grâce à cette expérience scolaire envoûtante dont j'ai bénéficié dans mon école. En fait, je comparais ce que je vivais à l'école avec ce que vivaient d'autres élèves dans d'autres écoles, et j'étais triste. C'est ainsi que s'est épanoui en moi le refus de cette injustice, et que j'ai décidé d'« entreprendre quelque chose » pour aider les enfants de mon pays à mieux être à l'école. Mon obstination et ma ténacité, que je tiens un peu aussi de mon école qui a fait fleurir en moi le sens de l'achèvement et de l'assiduité, m'ont valu d'œuvrer actuellement dans des projets de réforme et de recherche visant la promotion du vécu scolaire de nos enfants au Liban.
Même si je n'ai pas renoué avec l'amicale des anciens après mon retour au pays, mon appartenance et mon dévouement à mon école n'ont pas baissé d'un cran.
Aujourd'hui, mon école va fermer ses portes... Mais une école qui touche aussi profondément les êtres ne meurt jamais : telle une mère, tel un père, elle est à jamais dans ceux qu'elle a fait grandir.

Suzanne Abdul-Reda ABOURJEILI
Enseignante-chercheuse à la faculté de pédagogie,
Université libanaise
Consultante en éducation

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J'ai probablement trois fois votre âge, j'éprouve presque les mêmes sentiments que les vôtres vis-à-vis de l'école de ma prime enfance dans les années 1930, l'école des Soeurs maronites de la Sainte-Famille à Sarba Jounieh qui est toujours là mais pour un autre destin.

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