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Liban

Une marée humaine d’Arméniens du Liban « se souvient et demande » des comptes

Génocide

Cent ans après le génocide de 1915, la communauté arménienne du Liban descend massivement dans la rue pour demander justice à la Turquie.

25/04/2015

Une marée humaine engagée, déterminée, disciplinée. C'est le moins qu'on puisse dire de la manifestation monstre qui a regroupé hier la communauté arménienne du Liban, pour le centenaire du génocide arménien, derrière ses leaders politiques et ses chefs religieux. Près de 50 000 personnes étaient au rendez-vous, selon les organisateurs. Du jamais-vu dans l'histoire du Liban. Pour se souvenir, bien sûr, mais surtout pour inviter la Turquie à reconnaître le génocide arménien perpétré par le pouvoir ottoman et rendre des comptes pour ce plus grand massacre du XXe siècle qui a fait un million et demi de morts.

Cent ans de plus, s'il le faut
C'est vers midi que la marche s'ébranle depuis le catholicossat de Cilicie, à Antélias, sur la voie ouest de l'autoroute.
Par familles entières, nourrissons et vieillards inclus, les manifestants affluent de tout le Liban, de Anjar, de Tripoli, de Jbeil, mais aussi d'Achrafieh, de Zalka et de Bourj Hammoud, pour affirmer qu'ils « n'oublieront jamais et qu'ils sont prêts à poursuivre leur lutte, 100 autres années, et plus encore s'il le faut ». Au rythme des fanfares, ils défilent sous le soleil printanier, bouteilles d'eau à la main, menés par les chefs des partis Tachnag, Ramgavar et Henchag, respectivement le député Hagop Pakradounian, Michael Vayejian et Alexandre Kochkarian, et par les chefs des Églises arméniennes, le catholicos Aram Ier Kechichian, l'évêque arménien-orthodoxe, Mgr Chahé Panossian, le père Georges Yeghyayan, représentant les arméniens-catholiques et le Dr Paul Haigossian, représentant les anglicans.
Arborant drapeaux arméniens et libanais, banderoles et écriteaux, vêtus de tee-shirts, « pins » et casquettes, ils affichent leur attachement à la cause arménienne et leur insistance à ne pas pardonner avant d'obtenir justice. « Aux nouveaux Ottomans, le sultan du droit est plus fort que n'importe quel pouvoir », dit un slogan parmi tant d'autres, porté par un jeune homme. « Nous n'oublierons jamais », assure un autre. « La vérité triomphera », note un troisième.

Assurément, les organisateurs ont déployé les grands moyens, poussés par une foule déterminée à « se souvenir et à demander » des comptes, comme l'indique la majorité des slogans. Une foule qui grossit à mesure que la marche avance, car rejointe par les habitants de Zalka, Jdeidé, Sin el-Fil, Achrafieh... Et qui pousse de nombreux curieux, habitants, commerçants et automobilistes, à immortaliser l'instant et applaudir les participants.
Taline et sa famille sont tous là. « Soixante-quinze personnes au total », dit-elle fièrement, arborant le « pins » mauve, jaune et noir du centenaire. « Cette année est particulièrement importante. Mais notre objectif est d'obtenir nos droits, de récupérer nos biens et nos terres en Turquie, même si nous devons lutter encore 100 ans », lance la jeune femme. Un jeune couple, Hagop et Chaghig, ont emmené Aram, leur aîné de 5 ans, qu'ils portent à tour de rôle. « L'espoir nous porte », dit Chaghig, la jeune mère, avec un brin d'émotion. « Car l'espoir est réel, soutient son époux, depuis que l'Allemagne, qui était l'alliée des Ottomans, a reconnu le génocide. » Sa déception est pourtant visible. « Le président américain, Barack Obama ne dira rien », regrette-t-il.

 

 

Fierté et joie
Un groupe de femmes mûres tente de reprendre son souffle. Car la marche est longue et le soleil frappe fort. L'occasion pour quelques « selfies », avec leurs drapeaux libanais. « Nous sommes libanaises avant tout. Nous sommes nées au Liban et avons vécu ici », dit l'une d'entre elles qui remercie le pays du Cèdre « de permettre à la communauté arménienne de s'exprimer aussi librement ». Non loin de là, un couple d'Alépins d'origine arménienne attend des proches pour se joindre à la marche. « C'est un sentiment indescriptible, dit la femme. Je suis tellement fière. » Mais pour ces réfugiés de la crise syrienne, « la blessure se renouvelle ».

Sur le pont du City Mall, le défilé rejoint un imposant groupe de manifestants qui attendait sur place. La marche s'étale maintenant sur plusieurs kilomètres. On n'en voit pas le bout. « Je suis tellement heureuse, aujourd'hui, dit Chaké, la soixantaine. Heureuse, parce que nous avons un million et demi de saints. Je me souviens et je suis émue, mais je ne suis plus triste », affirme cette habitante de Bourj Hammoud qui marche aux côtés de son époux. Son fils n'est pas loin, ses frères non plus, venus de Tripoli et d'Achrafieh. Fatiguée ? Elle ? Pas le moins du monde. « Nous pouvons bien marcher quelques kilomètres sous le soleil, à la mémoire des victimes du génocide et de nos ancêtres qui ont marché des jours et des jours dans le désert sans rien à boire ni à manger pour fuir les massacres », répond-elle avec le sourire.

À 14 heures, la manifestation bifurque vers Bourj Hammoud. Subitement, la fanfare joue plus fort. Les tambours grondent en cœur. Comme pour annoncer l'arrivée des 50 000 membres de la communauté arménienne du Liban, dans l'enceinte du stade municipal de Bourj Hammoud où l'attend déjà un parterre d'habitants et de personnalités politiques. Parmi lesquelles les députés Ali Bazzi, représentant le chef du Parlement, et Michel Pharaon, représentant le Premier ministre.
Même les pensionnaires des maisons de repos sont là, réclamant justice pour leurs ancêtres. Ils se verront offrir des fleurs par les jeunes scouts. « Tant que je suis en vie, je me souviendrai de ce que mes parents nous racontaient. J'espère surtout que la conscience des Turcs se réveillera et qu'ils reconnaîtront le génocide, afin que cela ne se répète plus », dit Jean Jikerjian, retraité de 82 ans.


(Lire aussi : Des centaines de milliers d'Arméniens du monde entier réunis en mémoire du génocide de 1915)

 

La Turquie doit reconnaître le génocide
La fanfare se tait enfin. Place aux discours des trois chefs de partis arméniens, après le mot d'accueil de Vicken Tchertchian, président de l'Union générale arménienne de bienfaisance (UGAB). Des discours qui réclament tous la reconnaissance du génocide par la Turquie et l'indemnisation du peuple arménien, afin que l'histoire ne se répète pas. Le chef du parti Henchag, Alexandre Kochkarian, presse les autorités turques de « faire face à leur passé avec sincérité ». « Reconnaître le génocide est une première étape qui permettrait d'instaurer un climat de confiance », dit-il, observant que « le déni alimente les rancœurs, les haines et l'instabilité dans la région ». S'adressant au peuple turc, en tant que victime, il souligne : « Nous refusons les guerres et les génocides, nous sommes solidaires des opprimés. Notre révolution n'est pas dirigée contre l'islam mais contre ceux qui nous exploitent. »

À son tour, le chef du parti Ramgavar, Michael Vahijian, invite le monde à « reconnaître le génocide commis depuis 100 ans par les Ottomans ». Il insiste sur la nécessité d'« indemniser les familles victimes en vue d'effacer les souffrances de la mémoire ». Il salue enfin les Libanais, précisant qu'« en dépit des différends politiques, toutes les parties sont d'accord pour reconnaître la justesse de la cause ».

Le mot de la fin est prononcé par le député du Tachnag, Hagop Pakradounian. « Nous nous souvenons et nous demandons, afin qu'un tel génocide ne se répète pas », souligne-t-il. Accusant la Turquie d'avoir rebâti son pays sur les restes des victimes massacrées, il demande à celle-ci « de reconnaître le génocide arménien et d'indemniser les familles des victimes, sur les plans humain, économique et moral ». Il ne manque pas d'inviter les pays arabes à reconnaître la responsabilité de la Turquie dans le génocide. « L'impunité conduira à des crimes supplémentaires », note-t-il dans une mise en garde face à ce qui se déroule actuellement dans le monde arabe.
Le meeting s'achève. Les manifestants rentrent chez eux avec le sentiment du devoir accompli et la conviction ferme que le centenaire du génocide est un nouveau départ pour leur lutte, jusqu'à la reconnaissance du génocide.

 

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