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Liban

Karékine II à « L’Orient-Le Jour » : L’intention génocidaire a commencé au XIXe siècle

Commémoration

À l'occasion du centenaire du génocide perpétré contre les Arméniens, à partir du 24 avril 1915, par le gouvernement des Jeunes-Turcs, quelques années avant l'effondrement de l'Empire ottoman, « L'Orient-Le Jour » a interrogé Karékine II, catholicos de tous les Arméniens, dont le siège se trouve à Etchmiadzine, sur le sens de cet événement planétaire, les relations qu'entretient l'Église arménienne avec l'Église catholique (au lendemain de la messe célébrée par François pour commémorer le génocide), le pardon et la mémoire, le problème du Nagorny-Karabakh, etc.

24/04/2015

L'Orient-Le Jour : Votre Sainteté, l'Arménie commémore le centenaire du génocide, mais il est communément admis que l'intention génocidaire remonte à plus loin. Est-ce bien exact ?
Karékine II : Effectivement. En tant qu'événement historique le génocide des Arméniens va des années 1890 (les massacres hamidiens) jusqu'à 1923. Ce processus a atteint son paroxysme en 1915, dans le cadre de la politique officielle de l'Empire ottoman et du gouvernement Jeune-Turc. À la lumière de l'analyse historique, la commémoration du centenaire comprend donc la date concrète du 24 avril 1915, ainsi que l'intention génocidaire qui a commencé à se manifester à la fin du XIXe siècle et qui, sous la forme de la politique de négationnisme, se poursuit jusqu'à nos jours.

Sur le plan pastoral, en tant que peuple, quelle place faites-vous au pardon à l'égard de ceux qui ont perpétré ce génocide ?
Le pardon est un commandement de Dieu, mais il concerne d'avantage celui qui le demande. Le pardon n'est donc pas en soi-même un but; il doit plutôt servir à la création de valeurs spirituelles. Enfin, d'après la morale chrétienne, la rancune n'est-elle pas aux sources de toute la tragédie humaine ? Il s'ensuit donc que la rancune sans pardon se transforme, au fur et à mesure, en autopunition.

Depuis l'instauration de la République d'Arménie, vous n'êtes plus un peuple errant. Qu'est-ce que ça change dans votre vision du monde ? Dans votre identité ecclésiale ?
Au cours des siècles, en l'absence d'un État indépendant, l'Église était la seule institution nationale arménienne qui pouvait assumer la mission de guide du peuple arménien. C'est avec cette même conscience de l'identité nationale que l'Église apostolique arménienne apporte son concours à la République d'Arménie dans toutes les initiatives nationales.

Mais l'Église arménienne se veut une Église–nation. Comment qualifier les rapports entre l'État et l'Église en Arménie ? On dit que le président arménien ne prend aucune décision importante sans vous consulter d'abord.
En ce qui concerne la dernière partie de votre question, c'est de la pure médisance. Cela dit, nos relations avec le président de la République sont toujours chaleureuses et constructives, et portent sur le développement de la vie de notre peuple en général. Comme nous l'avons déjà mentionné, l'Église arménienne a été la seule institution nationale qui, malgré les vicissitudes et les défis de l'histoire nationale, a continué d'exercer sans cesse sa mission dans la vie du peuple arménien, tout en caressant le rêve de l'instauration d'un État libre et indépendant. Maintenant que l'Arménie libre et indépendante est devenue réalité, il existe une collaboration fructueuse entre l'Église et l'État.
Pour la régulation de cette collaboration, l'Église et l'État ont signé deux accords de coopération dans l'armée et les écoles publiques. Ainsi, une aumônerie existe désormais dans l'armée de la République d'Arménie, et l'histoire de l'Église arménienne est enseignée dans toutes les écoles publiques d'Arménie.
En outre, grâce à un référendum organisé le 25 novembre 2005, l'Église arménienne a été officiellement reconnue comme Église nationale et sa mission exceptionnelle dans la vie spirituelle, culturelle et nationale a été officiellement enregistrée. Cette réforme constitutionnelle très appréciée a permis l'adoption d'une loi spéciale qui régularise les relations de l'Église et de l'État, reflétant l'activité de l'Église dans les différentes sphères publiques.

Quelle est la contribution du catholicosat à la mobilisation marquant le centenaire du génocide ?
Par la sanctification des victimes du génocide arménien ce 23 avril, nous reconnaissons leur martyre et les associons aux autres saints et martyrs de l'Église arménienne. C'est l'un des signes les plus importants de la mobilisation nationale. Sur un plan général, l'Église arménienne est favorable à l'établissement de la vérité. N'oublions pas les milliers d'églises et de monastères vandalisés dont l'état reste toujours déplorable, de clergés martyrisés, un énorme héritage culturel et spirituel violemment pillé et détruit. L'Église arménienne s'est donné pour tâche de partager le destin de son peuple. La victoire de la vérité et de la justice bénéficieront aussi bien aux Arméniens qu'à toute l'humanité.

 

(Lire aussi : "Nous sommes partis exactement comme nos ancêtres... sans rien")

 

Quelles relations entretenez-vous avec le catholicosat d'Antélias ? Avec l'Église catholique ? Avec le patriarcat arménien-catholique ?
Aujourd'hui, l'on peut se réjouir du fait que les intentions qui pouvaient jeter de l'ombre sur les relations entre le catholicosat de tous les Arméniens et le catholicosat de la Grande Maison de Cilicie ne sont plus actuelles. Les événements de 1952-56 qui ont eu pour conséquence de ralentir, voire geler nos relations, étaient surtout dus à la situation géopolitique de l'époque. Ce fait a naturellement influencé la vie nationale dans la diaspora arménienne et a fini par ébranler l'esprit d'union et de solidarité nationale.
Nous rendons grâce à Dieu qu'avec l'indépendance de la République d'Arménie nos relations sont entrées dans une nouvelle phase. Nous avons créé, avec notre cher frère spirituel Aram Ier, les comités conjoints pour la sanctification des victimes du génocide, et pour les questions liturgiques et canoniques. Le résultat du travail de ces trois comités conjoints est aujourd'hui visible, et nous sommes pleins d'espoir de pouvoir ensemble relever tous les défis auxquels nous avons à faire face de par notre héritage commun.
En ce qui concerne les relations entre l'Église arménienne et l'Église catholique, elles sont plus chaleureuses et fraternelles que par le passé, et se manifestent par des visites mutuelles et différents projets et événements éducatifs et humanitaires. L'initiative de SS le pape François de célébrer la messe dans la basilique papale Saint-Pierre au Vatican, en commémoration du centenaire du génocide arménien, a été hautement appréciée. C'est notre conviction que la déclaration du pape François qualifiant le Mec'etern (grand désastre) de « premier génocide » du XXe siècle, contribuera grandement au processus de reconnaissance et de condamnation des génocides dans le monde.
Dans nos relations bilatérales, les droits de l'homme occupent une place importante, ainsi que la situation actuelle au Proche-Orient. Enfin, nos relations se développent aussi sur le plan théologique, parallèlement au dialogue théologique entre l'Église catholique et les Églises orthodoxes orientales.
Nos relations avec l'Église catholique arménienne, quant à elles, peuvent êtres qualifiées de fraternelles. L'Église apostolique arménienne salue toujours toutes les initiatives de l'Église catholique arménienne qui contribuent au développement spirituel et à la mobilisation nationale de notre peuple et de notre pays.

Existe-t-il un dialogue avec la Turquie et l'Azerbaïdjan, notamment sur la province du Karabakh ?
La question concernant la République indépendante d'Artsakh (Nagorny-Karabakh) devrait plutôt être adressée aux politiciens. Nous pouvons seulement constater qu'il n'y a et ne pourra y avoir aucun dialogue entre la Turquie et la République d'Arménie.
Avec l'Azerbaïdjan, le dialogue se poursuit depuis deux décennies. Toutefois, la situation actuelle sur la frontière arméno-azérie est triste et regrettable. La présence de tireurs d'élites, d'opérations militaires spéciales de diversion, de bombardements de villages et de déclarations favorables à une solution militaire du gouvernement azéri créent une tension. En conséquence, des soldats et des militaires innocents tombent. Mais il n'y a pas d'alternative à la paix. L'Église apostolique arménienne reste toujours ferme sur le droit des Arméniens du Karabakh à une vie libre. Mais en même temps, nous continuons à participer aux différents programmes et projets favorables à une solution diplomatique et non militaire du conflit. Les chefs spirituels de l'Église apostolique arménienne se sont exprimés à plusieurs reprises en faveur de la demande légitime des Arméniens du Karabakh lors de rencontres multilatérales des chefs spirituels du Caucase du Sud, soulignant l'importance absolue d'une solution non militaire du conflit.

 

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