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Moyen Orient et Monde

Quand la frontière entre journalisme et espionnage se fait floue...

Éclairage

La sortie de la biographie pleine de révélations de l'ancien reporter Roger Auque a contribué à reposer la question des interférences entre les deux mondes.

07/03/2015

« Je demeure convaincu qu'un journaliste n'est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de rose. Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »
Cette maxime d'Albert Londres, écrivain et journaliste français du début du siècle, condense bien l'idée qu'on peut se faire du métier de journaliste. Certains, comme lui, ont cédé au chant des sirènes, en embrassant la carrière d'agent double. La porosité entre journalisme et espionnage semble évidente. Qui dit « espions » dit « couvertures » : professeur, humanitaire, ou même marchand de légumes ; mais il semblerait, qu'entre tous, l'habit de « reporter » sied le plus. Certains se souviennent de Kim Philby, journaliste britannique et agent double, qui passait ses journées à l'hôtel Saint-Georges à Beyrouth à la fin des années 50. Il y a eu également des questionnements sur Philippe de Dieuleveut qui anima La chasse aux trésors sur Antenne 2, mais qui était également agent des services secrets français. Plus récemment, la biographie posthume de Roger Auque aura eu le mérite, outre le fait de défrayer la chronique, de remettre la question des interférences entre les deux mondes sur le tapis.
Pour Bruno Fuligni, écrivain et historien (Le livre des espions, éditions Iconoclaste), cette interférence n'a « rien de récent » et peut paraître « pratique » pour les services de renseignements au vu des qualités que requiert la profession de journaliste. Cependant, l'auteur affirme qu'il s'agit d'une « mauvaise couverture » car un journaliste est facilement repérable, et quand « celui-ci opère dans des zones de conflit, dans des pays troublés, le journaliste/espion est beaucoup trop lisible ».
Selon M. Fuligni, les services de renseignements interagissent avec les journalistes à trois niveaux pour l'accès à l'information. En premier lieu, « les sources ouvertes, c'est-à-dire les renseignements obtenus via une source d'informations publique. Ces sources incluent les journaux, Internet, les livres, les magazines scientifiques, les diffusions radio, télévision ». Le deuxième degré est une interaction directe avec un journaliste. Compte tenu de leurs spécialités, certains journalistes sont dans « l'échange de bons procédés ». On ne peut les considérer comme des espions « professionnels », mais ils sont appelés à partager certaines informations. Enfin, le troisième degré serait la catégorie de l'espion/faux journaliste, un « officier de renseignement, qui aurait une " berlue ", une couverture », explique l'historien. Ce dernier cas est extrêmement difficile à monter, selon M. Fuligni. Même si ce dernier confie avoir « déjà vu passer de fausses cartes de presse destinées à des espions de la DST », la création d'une « fausse couverture » est plus aisée pour un faux humanitaire ou pour un faux architecte que pour un journaliste : « Forger une identité crédible prend beaucoup de temps, et la visibilité d'un rédacteur ou d'un reporter doit être ancienne, surtout à l'heure d'Internet. »
Pourquoi certains journalistes choisissent-ils cette double vie ? Dans le cas de Roger Auque, celui-ci explique clairement qu'il s'agissait d'« argent », son métier ne lui permettant pas d'assumer un certain train de vie. Mais selon Bruno Fuligni, ce type de personnage est « peu fiable pour les services de renseignements » car il peut « à tout moment changer de camp » en allant au plus offrant. C'est d'ailleurs ce qu'aura fait Roger Auque, en passant du Mossad à la DGSE, et la CIA. Un autre cas bien connu est celui de Patrick Denaud, grand reporter, qui, comme Auque, s'est délivré d'un lourd secret en publiant ses Mémoires il y a quelques années. Il y rapporte que sa véritable motivation était son patriotisme.
« Les Américains et les Français catégorisent les motivations de manière suivante : les " Mice " : M pour " Money ", I pour idéologie, C pour compromission (dans un contexte de chantage par exemple), et E pour ego ou pour la volonté de vouloir changer le monde à son échelle », explique M. Fuligni. Par la suite, les relations entre celui qui renseigne et le renseigné se « tissent par des liens de gratitude, des cadeaux ou de l'argent ».

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