Moyen Orient et Monde

Des questions et pas de réponses

Le point
13/01/2015

« Il faut empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans... » Nous sommes le 4 juin 1928, et ce réquisitoire lapidaire, en forme de jugement, venait d'être prononcé par le procureur mussolinien. Tout le monde connaît le nom de la victime : Antonio Gramsci, celui qui voulait expliquer au monde « pourquoi je hais l'indifférence » (titre de l'un de ses ouvrages). Ils sont combien à pouvoir citer le nom du bourreau qui venait de désigner le penseur d'une certaine gauche italienne à la vindicte publique? Il s'appelait Michele Isgro (cela ne s'invente pas).
Combien se souviendront demain de l'identité des tueurs qui voulaient empêcher les circonvolutions cérébrales de Tignous, Cabu, Wolinski, Charb et leurs géniaux camarades de combat de « fonctionner »? Et combien reste-t-il de combattants de la liberté à « neutraliser » ?
Sur les motivations des frères Kouachi, on ne sait pas grand-chose, sinon un rageur cri de vengeance entendu, lors de leur fuite, par un témoin. Tout comme l'on ignore la voie qu'ils ont suivie – ainsi que beaucoup de leurs semblables, il faut le craindre – pour se transformer en machines à tuer. Il est facile toutefois d'en imaginer les grandes lignes : parents absents, enfance difficile, insertion ratée, fréquentations douteuses... Et on en passe.
Des membres de professions libérales ayant réussi dans leur vie professionnelle ou encore des professeurs d'université qui se seraient fourvoyés dans l'univers de plus en plus glauque du jihad, après un passage obligé dans la petite délinquance, personne n'en connaît. Par contre, ils sont légion, les petits voyous ayant vécu de menus larcins, effectué par intermittence des séjours en prison, avec à la clé de fréquentes visites d' « hommes de religion » chargés de véhiculer une (combien curieuse) bonne parole, avant de finir en kamikazes dans leur pays d'adoption ou en chair à canon pour répondre à un « appel du devoir » qu'ils sont bien les seuls à avoir entendu.
La prison, n'a-t-on cessé longtemps de nous répéter, voilà le terreau idéal où finissent tôt ou tard par éclore les talents que l'on verra à l'œuvre demain. Eh bien, demain c'est aujourd'hui, alors qu'il est trop tard peut-être. Ils sont des milliers, venus des États-Unis, de Grande-Bretagne, de France surtout, à combattre dans les rangs de l'État islamique, nouvelle « lie de la terre », furieux d'avoir manqué le coche de ce que l'on veut appeler la modernité, conscients qu'il est déjà trop tard, nihilistes plutôt que croyants véritables et en tout cas décidés à changer le monde, dans quel sens, ils ne le savent pas trop.
C'est à ce niveau qu'il conviendrait de situer la seconde raison du bouleversement dont on commence seulement à entrevoir les signes avant-coureurs. Il est, ce niveau, religieux avant tout. Dès 1998, l'écrivain Michel Houellebecq posait la question dans son livre Les particules élémentaires : « Combien de temps la société occidentale pourrait-elle subsister sans une religion quelconque ? » Les premières réponses sont là, seize ans plus tard. Sanglantes. En fait, plusieurs siècles avant Jésus-Christ (difficile d'avancer une date précise), les juifs demandent à Aaron, frère de Moïse, de « fabriquer un dieu qui marche devant nous car Moïse, cet homme qui nous a fait sortir d'Égypte, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé ». En réalité, Moïse se trouve sur le mont Sinaï pour y recevoir les Tables de la Loi. Avec les pendants d'or des femmes, Aaron façonne au burin et en coule la statue d'un veau que tout le monde se met à adorer (Livre de l'Exode 32).
C'est dire combien le besoin de surnaturel, de merveilleux même, est indispensable à l'homme. Dès lors, il est permis de se poser la question de savoir si l'on n'a pas été trop loin, trop vite, trop nettement en établissant une claire séparation entre le spirituel et le temporel. L'irruption sur la scène publique française de l'élément religieux amène aussi à s'interroger sur des lendemains qui s'annoncent difficiles pour l'Europe tout entière autant que pour la France. Parce que ce pays compte la plus large proportion de musulmans, dont 16 pour cent s'étaient dit l'été dernier, dans un sondage qui avait fait grand bruit, favorables à l'État islamique. Parce que le décalage est grand entre frange radicale et frange parfaitement assimilée et que le fossé ainsi creusé n'est pas près de se réduire. Enfin, parce que le Front national y est plus présent qu'ailleurs et qu'il n'arrête pas d'engranger des points.
Pour tout cela, et pour bien d'autres raisons encore, la semaine sanglante qui vient de s'écouler aura soulevé plus d'interrogations que les manifestations qui l'ont clôturée n'ont apporté de réponses.
Alors, un référendum ?...

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Ils sont des milliers à combattre dans les rangs de l'État islamique, nouvelle « lie de la terre », furieux d'avoir manqué le coche de la la modernité, conscients qu'il est déjà trop tard, nihilistes plutôt que croyants véritables et en tout cas décidés à changer le monde, dans quel sens, ils ne le savent pas trop." ! On dirait les complexés du héZébbb ! Et puis, un référendum ?! Ça ne veut Rien dire et.... c'est si facile !

RE-MARK-ABLE

Merville pose toujours les bonnes questions et y apportent parfois des reponses . Et quand il ne peut le faire , il nous amene a le faire en deduction de ce qu'il n'a pas pu ( voulu) faire . Fin startege notre Merville , jamais dans les clichés et les evidences watsonniennes des tenants de la theorie du perroquet , bel animal mais enuyeux dans ses repetitifs idiots finissant par nous lasser . Bien sur que des zones de flous persisteront sur ce qui c'est passé , aussi bien dans les actions de terreur sur des victims que celles sur les politiques que l'occident devra adopter en voulant reconnaitre un etat qui ouvrira la boite de pandorre sur eux .

HADDAD Fouad

Parfaitement d'accord avec votre analyse,
dommage que l'on ne vous invite pas sur les plateaux télés français, car le nivveau de réflexion des différents intervenants est affligeant.

kindarji joseph

referendum pourquoi pas, mais pour repondre a quelle question?

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