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Culture

La poésie, est-ce parler étrangement ?

Parution

Deux plaquettes de poésie dont la teneur, à elles deux, ne dépasse pas les 140 pages signées Ritta Baddoura. La mort, la guerre et ses séquelles, les malentendus du langage et tout le mal-être libanais. En langue française. Humour noir et mots durs ou légers, la poésie est sans nul doute un « parler étrangement ».

08/10/2014

À trente-quatre ans, comme un Petit Poucet qui laisse ses cailloux pour retrouver son chemin, Ritta Baddoura laisse dans son sillage quelques publications de poésie, dont Ritta parmi les bombes (Dar el-Saqi). Et c'est ce thème du fracas des armes et le spumeux crachat des mitraillettes qui tenaille sa plume et la taraude.
Des mots pour dire cet état de chaos et d'anarchie d'une Grande Faucheuse qui se promène impunément, avec ses images destructrices, sanguinolentes, meurtrières, carnassières.
D'abord le fascicule Arisko Palace (éditions Plaine Page – 50 pages), écrit dans une résidence d'écrivain à Saint-Maximin-La Sainte-Baume et à Barjols. Poésie libre, portée par une musique intérieure secrète, bourrue, tendre, obstinée, lancinante, sans retenue, sans rime mais non sans raison, pour fixer et occulter cette obsessionnelle vision des chairs réduites en bouillies par une explosion...
En cet immeuble au carrefour d'un croisement de routes, sis à la rue Justinien, début Hamra, une petite fille («sur qui ne tirent pas les francs-tireurs», s'imagine-t-elle!) se souvient de ce garçon qui tombe... Pulvérisé, anéanti, déchiqueté. Un cinéma au cœur d'une salle de cinéma.
«Frisson dans ma tête d'enfant face à l'écran du Palace Arisko, un dimanche», dit celle qui pince la lyre du Parnasse, en conclusion de son périple de vocables laborieusement désarticulés. Délibérément déponctués. Faussement disloqués dans leur ordre et leur syntaxe, car le sens y est intact. «Un clair désordre» pour reprendre les termes de Schéhadé! Avec toutes les dérives de l'imaginaire, les fantaisies des flash-back incontrôlables, les projections insensées dans le futur et les craintes d'un monde qui s'écroule. Une mort atroce, vécue et annoncée. Pour dire la vie et son sens sacré dont, en toute tranquille impunité, on a fait fi ici ! En ce pays de lait, d'encens, de miel, de ciguë et de fiel.
Avec Parler étrangement (édition L'Arbre à paroles – 91 pages – illustration pour la couverture de Benjamen Monti), sans s'éloigner de sa marotte guerrière et macabre, Ritta Baddoura fourrage et cisaille au cœur du langage. Et de ses mots vrais, faux, empruntés. Une plongée entre rires et larmes, entre tension et échappée belle, entre angoisse et respiration à pleins poumons, entre dérision et oppression, entre cri de liberté et réalité étouffante, entre noirceur et lumière.
Ludiques, dans le sens d'un imaginaire débridé, sont ces poèmes où on pimente, emprisonne et menace de couper une langue avec des ciseaux. Pour exprimer sa peur, l'auteure écrit, en toute sincérité et c'est évident: «Ma bouche scellée, je retiens mon souffle, j'ai peur des ciseaux et des mitraillettes, et j'ai mal à ma langue, déjà qu'elle ne se débat plus.»
Pour traduire le désarroi de vivre et l'épée de Damoclès constamment pendue sur nos têtes, des mots pour occulter et tenter de transcender un quotidien plombé. Tout cela est dit en ce langage particulier, pas forcément fleuri, qu'est la poésie. Un échantillon de cette voix, exposée à tous les vents, qui du fond de son isolement de «poème» confie:
«Dans ma cachette, la mort ne venait pas, ni la vie ni
personne
Ce n'était pas un endroit
Et même pour celles et ceux qui sauraient qu'une telle cachette existe
Le poème est sans porte.»

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