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Un monde de solutions (II)

Au Liban, Offre-Joie reconstruit inlassablement les biens et les âmes

Société

Née pendant la guerre civile, Offre-Joie s'est donné une mission : reconstruire ce qui a été détruit ou endommagé par la guerre ou toute crise violente. Exemple à Tripoli, capitale du Liban-Nord gangrénée par la violence communautaire.

20/09/2014

C'est le quartier des damnés, un lieu où l'absurdité s'est acharnée, comme pour punir les habitants d'avoir choisi de vivre en cet endroit hautement symbolique de la ville.

À Baal Darawiche, le secteur sunnite le plus sinistré de Tripoli, la capitale du Liban-Nord, le spectacle de désolation est saisissant. Tout autant que dans le quartier alaouite voisin et rival de Jabal Mohsen. Une rivalité qui dure depuis des dizaines d'années, conséquence d'un cocktail de misère, de tensions intercommunautaires et politiques, qui explose en affrontements armés à intervalles réguliers.

Pourtant, ce ne sont pas tant les innombrables impacts de balles sur les façades des immeubles qui surprennent le plus dans ces deux quartiers pris en otage à chaque nouvel épisode de violences entre milices ennemies. Ce qui déconcerte à Baal Darawiche et à Jabal Mohsen, ce sont les traces de couleurs et de gaieté encore visibles sur les murs que le dernier round de violence a sérieusement écorchés.
Avant d'être rattrapés par un nouveau cycle de fureurs, ces quartiers avaient été réhabilités en 2003 par une organisation libanaise à but non lucratif, Offre-Joie.

Les membres de l'association avaient repeint les façades des immeubles, réparé les dégâts majeurs et créé un espace de loisirs pour les enfants. Grâce à une armée de fées bienfaisantes – des bénévoles–, l'ONG avait métamorphosé les lieux, les occupants aussi.
Fondée dans les années 80 en pleine guerre civile libanaise, Offre-Joie s'est implantée dans l'ensemble des régions sinistrées du Liban, pour reconstruire ce qui a été détruit ou endommagé, biens et âmes, comme un défi à la guerre et à la violence.

 

Les quartiers de Baal Darawiche et Bab el-Tebbaneh anciennement réhabilités par Offre-Joie, mais ravagés par un nouveau round de violences à Tripoli.

 

S'accepter mutuellement

À Baal Darawiche, dès que l'on évoque Offre-Joie, les visages s'illuminent et les mémoires se réveillent.
«Le quartier était dans un état piteux, raconte Mirvat, une mère de famille de 35 ans. Les égouts étaient éventrés, les ruelles investies par une colonie de cafards et d'insectes en tout genre. Les enfants étaient tout le temps malades.» La jeune femme évoque un quotidien de pauvreté, d'oisiveté et de chômage qui pousse les jeunes à la drogue ou à la violence. «On leur propose 50000 LL (33 USD) s'ils lancent une grenade», lâche-t-elle d'une voix lasse.

La réhabilitation du quartier et la peinture étalée sur les murs par les volontaires comptaient moins aux yeux des habitants que le baume mis sur les cœurs.
Mirvat se souvient de cet esprit contagieux que les bénévoles d'Offre-Joie sont parvenus si naturellement à disséminer autour d'eux. «Quelque chose de fondamental manquait ici, ils nous l'ont donné. Ils ont appris aux gens à s'aimer, à s'accepter mutuellement», explique la jeune mère.
Ces dernières années,
Offre-Joie a reconstruit à travers tout le Liban des centaines de quartiers et maisons endommagés par des affrontements armés, une voiture piégée, un attentat… Dans la philosophie de l'organisation, la réhabilitation des lieux est aussi importante que celle des esprits, gangrénés par les haines communautaires et politiques, et par la pauvreté.

 

Dans les quartiers de Baal Darawiche et Bab el-Tebbaneh.

 

Reconstruire les ponts

À Tripoli, les habitants avaient bien saisi le message véhiculé par Offre-Joie en 2003, qui s'activait avec autant de ténacité des deux côtés de la ligne de démarcation: il fallait reconstruire les ponts, relancer le dialogue et instaurer la réconciliation.

C'est par leur comportement sur le terrain que les volontaires d'Offre-Joie, de jeunes étudiants et cadres libanais aux appartenances sociales et communautaires extrêmement diversifiées, ont réussi à faire passer le virus de l'altruisme et de la tolérance dans les deux quartiers ennemis. «On ne ressentait aucune différence entre eux. Ces bénévoles constituaient un seul et même front. Ils nous ont appris à lever les barrières, à dépasser nos divergences pour mieux nous rapprocher», se souvient Mirvat qui, en sus d'être touchée par la misère, a payé un lourd tribut à la violence.

Mirvat a perdu sa fille de 16 ans après une maladie gastrique qui n'a probablement pas été soignée à temps, puis son frère de 32 ans, victime d'une balle perdue alors qu'il sortait faire des courses pour nourrir ses 5 enfants. Dernière victime en date, son beau-fils de 27 ans, atteint d'une balle à la tête, mais qui s'en est sorti miraculeusement.

Dans ce secteur de la ville, il est quasiment impossible de trouver une famille qui n'ait pas été directement ou indirectement endeuillée par cette guerre absurde entre voisins, qui s'autonourrit depuis des décennies.
À quelques pas de la résidence de Mirvat, dans un autre immeuble criblé de balles, Fatmé, la cinquantaine, se souvient elle aussi des moments exceptionnels partagés avec les membres de l'association. «Ils nous ont redonné le goût de vivre. Nous étions des morts-vivants, dit cette mère de famille. Aucun député, aucun ministre ne s'est jamais intéressé à notre situation.»

 

« Nous ne lâcherons jamais prise »

Mais depuis 2008, les rancœurs se sont à nouveau accumulées entre les deux quartiers, exacerbées trois ans plus tard par la guerre dans la Syrie voisine, qui a achevé de diviser les voisins ennemis entre pro et anti-Bachar el-Assad, les premiers étant les alaouites de Jabal Mohsen, les seconds les sunnites de Baal Darawiche.

Après une vingtaine de «rounds» de violences et des dizaines de morts, un cessez-le-feu a été décrété en avril 2014, accompagné d'un plan de sécurité qui a rendu possible le retour d'Offre-Joie.

A Jabal Mohsen, c'est Melhem Khalaf, le fondateur de l'association, qui annonce la bonne nouvelle aux gens attroupés autour de lui, en cette fin de juillet.

Une femme en noir, la soixantaine, s'approche de lui, catastrophée. «Ma maison s'est effondrée il y a quelques heures. Je venais à peine d'en sortir», dit-elle en remerciant Dieu de l'avoir échappé belle. «Les travaux redémarreront dans deux semaines, dès la fin du ramadan», promet le patron d'Offre-Joie, qui peut compter sur des bénévoles convaincus.
«Nous ne lâcherons jamais prise. Plus les combattants détruisent, plus notre détermination à reconstruire sera renforcée», assure Abdallah, 27 ans, volontaire depuis l'âge de 19 ans.
Lui-même originaire du Liban-Nord, Abdallah – qui a pratiquement participé à tous les chantiers et colonies d'enfants lancés par Offre-Joie – justifie son long parcours humanitaire par une formule simple: «L'apprentissage de la mixité, du respect de l'autre et de la valeur du don de soi.»

 

Quelques habitants du quartier de Baal Darawiche venus saluer Melhem Khalaf, fondateur d'Offre-Joie, et lui demander quand les nouveaux travaux de réhabilitation débuteront.

 

Culture citoyenne

L'esprit d'Offre-Joie, c'est de propager cette culture citoyenne à l'extérieur mais aussi parmi les membres de l'association invités à savourer le bonheur de sortir de l'entre-soi pour aller vers l'autre. «J'ai grandi au Liban-Nord, où je ne côtoyais que les miens, dans un milieu profondément marqué par le communautarisme. Offre-joie m'a initié à cette ouverture», jubile Abdallah.

Convertie depuis quelques années à la culture de l'association, Raw'aa, une habitante de Jabal Mohsen, résume l'ambition de son fondateur par ces mots: «Pour moi, c'est Platon qui cherche à construire la cité idéale.» C'est au lendemain d'une dure bataille entre les deux quartiers, en 2008, qu'elle a rencontré Melhem. Le quartier était coupé de tout depuis plusieurs semaines et la famille de Raw'aa manquait de gaz et de nourriture. «Je l'ai vu par la fenêtre, comme une apparition, comme s'il nous avait été envoyé du ciel, dit-elle, émue. Il a défié le soldat et, quelques heures plus tard, est monté nous apporter du gaz et des provisions pour plusieurs mois.»

Diplômée en éducation, Raw'aa se consacre à l'enseignement des enfants de Baal Darawiche, le quartier rival, privés de ce luxe depuis des années. En sus, elle est chargée des colonies qu'Offre-Joie monte pour les enfants «afin de leur faire oublier leurs souffrances et leur réapprendre l'amour, le pardon et l'impérieux besoin de réconciliation». La reconstruction des cœurs que des décennies de haine et de violence ont endurcis, même chez les plus petits.
C'est sur les enfants et les jeunes que mise Offre-Joie. Aujourd'hui, l'association veut lancer des projets éducatifs mais aussi créer des usines génératrices d'emplois. Avec pour objectif de mettre fin à l'analphabétisme, au manque de formation et d'occasions de travail et à l'oisiveté mortelle dont souffre toute une génération, récupérée par la violence politique. Offrir un avenir, afin d'enrayer la mécanique d'une haine sanglante qui tourne depuis des décennies.
Des usines où les jeunes de Baal Darawiche et Jabal Mohsen seront formés et travailleront ensemble. Ne manquent plus que les fonds pour que le projet prenne vie.

 

Cet article a été réalisé avec la participation de

 

 

 

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Olivier Georges

Ce qui compte le plus dans l'action de cette association se situe dans l'accompagnement humain ou éducatif. Lorsque l'on se donne pour mission de reconstruire (dans tous les sens du terme), il faut pouvoir s'assurer qu'on ait les bases les plus solides : la paix, la discipline, le respect et le savoir vivre

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