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Moyen Orient et Monde

La bataille d’Alep décryptée

Repère

Entre empreinte sociale et guérilla urbaine, Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et directeur du Groupe de recherche et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l'Orient, dresse un état des lieux de la situation dans la deuxième ville du pays.

27/08/2014

Quelles sont les principales phases de la bataille d'Alep ?
Les rebelles sont entrés à Alep en juillet 2012, à partir des quartiers orientaux. Rapidement, une ligne de front s'est constituée séparant l'est et l'ouest de la ville, avec d'intenses combats au niveau de la vieille ville. Durant l'automne 2012 et l'hiver 2013, les rebelles ont poursuivi l'encerclement de la ville, menaçant l'aéroport militaire, s'emparant de l'Académie de police de Khan el-Aassal et coupant les routes d'accès à Alep depuis la zone gouvernementale, mais ils ne sont jamais parvenus à avancer dans les quartiers occidentaux. Les Arméniens ont, en particulier, farouchement défendu leur quartier, particulièrement exposé aux tirs des rebelles.
En mars 2013, l'armée syrienne est parvenue à ouvrir une nouvelle route d'accès à Alep à travers la steppe, via Sfireh et Salamiyeh, ce qui lui a permis de ravitailler ses troupes. Après la chute de Qousseir en juin 2013, le Hezbollah et l'armée syrienne ont commencé à desserrer l'étau sur Alep, sécurisant définitivement la route de la steppe, reprenant les villes chiites de Nubol et Zahra au nord d'Alep et chassant les rebelles du quartier de Salaheddine, au sud de la ville.
Depuis plus d'un an, l'armée syrienne s'emploie à reconquérir les territoires ruraux autour d'Alep pour couper les lignes de communication des rebelles, condition indispensable à l'offensive finale sur la ville. L'absence de coordination entre les groupes rebelles et le conflit avec l'État islamique lui ont facilité la tâche.
À partir de janvier 2014, les quartiers sous le contrôle des rebelles ont été systématiquement bombardés pour pousser les civils à fuir par la seule porte de sortie laissée ouverte au Nord (entre la prison centrale et le quartier de cheikh Maqsoud). Désormais, il ne reste plus à l'armée syrienne qu'à fermer le corridor et à contraindre les rebelles à une reddition comme elle l'a fait à Homs, ce qui peut prendre une année. Cependant, cette stratégie pourrait être remise en cause par la montée en puissance de l'État islamique (EI), ex-Daech, qui a lancé le mois dernier une offensive sur la province d'Alep.

 

Qui contrôle quoi à Alep (cliquez en haut à droite pour agrandir la carte)

 

 

 

Que représente Alep, au niveau stratégique, pour les uns et les autres ?
Alep était la deuxième ville du pays tant sur le plan démographique qu'économique. Si elle était tombée entre les mains des rebelles durant l'été 2012, elle aurait pu devenir la Benghazi de Syrie : le siège d'un réel gouvernement d'opposition en Syrie au lieu de l'administration fantoche qui se trouve actuellement à Gaziantep, en Turquie.
Aujourd'hui, la partie orientale de la ville tenue par les rebelles est en ruine et l'on ne compte plus que quelques dizaines de milliers de civils, contre un million en 2011. Les bombardements de l'aviation syrienne, les guerres intestines au sein de la rébellion et les privations ont fait fuir les civils. La rébellion ne contrôle plus qu'une zone morte et ruinée.
La zone industrielle de cheikh Najjar a été entièrement pillée et le matériel vendu en Turquie. Elle n'est donc plus d'aucun intérêt pour un camp comme pour l'autre. L'aéroport international d'Alep fonctionne par intermittence, ce qui permet de relier la partie de la ville tenue par les forces gouvernementales aux autres territoires loyalistes. L'aéroport militaire d'Alep est d'une extrême importance pour l'armée syrienne, tout comme celui de Tabqa, car la maîtrise du ciel constitue son principal atout (NDLR : l'EI a pris, le 24 août, l'aéroport de Tabqa, dernier bastion du régime dans la province de Raqqa). Les bombardements aériens sont des plus efficaces pour faire fuir les populations civiles et ainsi les séparer des rebelles : c'est le principe de base de la contre-insurrection.
La reprise d'Alep par l'armée gouvernementale devrait sonner le glas de l'insurrection car le reste de la province suivra.

 

Quel est l'impact de la perte totale de Raqqa par le régime, notamment pour les autres fronts en Syrie et plus particulièrement à Alep ?
La perte des bases militaires de la province de Raqqa est un coup dur pour le régime, en particulier l'aéroport militaire de Tabqa. Cet aéroport constituait un verrou sur la route Alep-Raqqa, une base à partir de laquelle l'aviation syrienne pouvait détruire les colonnes de l'État islamique en partance vers Hama et Alep. La perte de ces bases et l'avancée de l'EI dans la province d'Alep risquent de compromettre la reconquête d'Alep par l'armée syrienne.
Par ailleurs, plusieurs groupes rebelles, dont une partie de ceux qui composent al-Nosra, se sont ralliés à l'EI. Si ce dernier parvient à fédérer les rebelles de la province d'Alep, l'armée syrienne pourrait se trouver provisoirement en difficulté dans cette zone, alors que, jusqu'à présent, la division lui était favorable. Mais dans le même temps, cela contribue à ramener certains rebelles vers le régime de Bachar el-Assad qui leur offre une amnistie. Les Kurdes, menacés par l'État islamique, n'ont d'autre choix que de demander de l'aide aux forces loyalistes.
Dans le reste du pays, l'EI ne représente pas encore un danger majeur car son implantation est faible ou inexistante, mais des groupes commencent à le rallier, comme dans le Qalamoun, où des bataillons liés auparavant à al-Nosra lui ont déjà fait allégeance. Au final, je ne pense pas que la montée en puissance de l'État islamique au sein de la rébellion syrienne empêche la victoire de Bachar el-Assad, cela risque cependant de la retarder.

 

Alep, entre habitat légal et illégal (cliquez en haut à droite pour agrandir la carte)

 

Vous faites la distinction entre quartiers illégaux et légaux à Alep. En quoi ce facteur est-il important sur le plan stratégique ?
Les quartiers illégaux représentent environ la moitié de la superficie d'Alep et comptaient 45 % de la population en 2011. Ils sont le produit d'un exode rural massif qui conduit depuis un demi-siècle des flots de migrants vers une ville dont le parc immobilier légal ne croît pas assez rapidement pour les accueillir. Les quartiers illégaux sont composés de petits immeubles avec des rues étroites et irrégulières. Ce sont des endroits parfaits pour mener une guérilla urbaine car les combattants peuvent facilement se cacher, creuser des tunnels et dresser des barricades. Ce qui n'est pas le cas dans les quartiers réguliers, coupés par de larges avenues rectilignes, où les chars et les automitrailleuses peuvent circuler en toute liberté et briser toute insurrection.
Les rebelles venus des campagnes alentour se sont donc facilement installés dans les quartiers illégaux, qui plus est parce que la population est d'origine rurale tout comme eux. Dans les quartiers ouest d'Alep, peuplés par les classes moyennes et supérieures, le plus souvent originaires d'Alep depuis plusieurs générations, la population est restée fidèle au régime de Bachar el-Assad car elle se méfie de ces populations venues « inrifieh » (ruraliser) la ville et soupçonnées de vouloir s'en prendre à leurs biens.
Les clivages ville/campagne et sociaux sont extrêmement puissants à Alep, encore plus que les clivages communautaires.

 

Quel est le rôle des Kurdes à Alep ?

Avant la crise, les Kurdes constituaient environ 20 % de la population d'Alep (2 500 000 habitants), « Ils sont concentrés dans les quartiers d'Achrafieh et de cheikh Maqsoud au nord de la ville. Ce sont des quartiers populaires où la population conserve la langue et les traditions kurdes. Mais nous trouvons aussi des Kurdes dans le reste de la ville, en particulier les classes moyennes et supérieures qui s'intègrent plus facilement. Les Kurdes ont ainsi progressivement remplacé les Arméniens dans l'activité de réparation mécanique qui se trouve dans le quartier du Midan.
En juillet 2012, lors de l'attaque d'Alep par la rébellion, des milices kurdes se sont constituées et ont pris possession de leurs quartiers. Elles en ont interdit l'accès au régime syrien et aux autres rebelles. L'Armée syrienne libre a tenté à l'automne 2012 de s'emparer des quartiers kurdes, ce qui a provoqué un conflit violent avec le PYD (branche syrienne du PKK) et les autres milices kurdes. Aujourd'hui, les quartiers kurdes ont perdu 90 % de leur population car les conditions de vie y sont désastreuses. Certes, ils ne sont pas bombardés par les avions du régime, mais ils sont soumis à un blocus par les autres rebelles et menacés par les groupes jihadistes. Les civils ont préféré se réfugier dans leurs villages d'origine, dans la région d'Afrine ou de Aïn el-Arab (Kobane), voire se rendre au Kurdistan d'Irak.

 

 

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Sabbagha Antoine

Avec cette analyse bien détaillée d’Alep triste de voir cette deuxième triste grande ville de Syrie devenir la clé de la division de toute la région en cantons misérables .

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