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Moyen Orient et Monde

La longue marche de Shinzo Abe

Ian BURUMA | OLJ
09/07/2014

Le gouvernement de coalition du Premier ministre japonais Shinzo Abe a décidé de réinterpréter la Constitution régissant le Japon depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En vertu de l'article 9 du texte suprême, rédigé par des juristes américains en 1946 – époque à laquelle le Japon se trouvait sous occupation par les Alliés –, le Japon renonce à la « guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu'à cette menace que constitue l'utilisation de la force en tant qu'outil de résolution des contentieux internationaux ». Cette nouvelle interprétation permettrait ainsi au Japon d'employer la force militaire en soutien de l'un de ses alliés, dans l'hypothèse où la sécurité japonaise se trouverait menacée.
Abe a préféré réinterpréter la Constitution dans la mesure où la révision du texte exigerait l'approbation des deux tiers de la diète du Japon. La plupart des Japonais demeurant hostiles à l'usage de la force militaire, le rassemblement d'un nombre de voix suffisant aurait été impossible. Cette réinterprétation devrait sans aucun doute susciter le mécontentement de la Chine et de la Corée du Sud, face à la résurgence du militarisme japonais. Abe étant le petit-fils nationaliste d'un ancien Premier ministre autrefois condamné pour crimes de guerre, et ayant rendu publiquement hommage aux soldats morts pour l'empereur au cours de la Seconde Guerre mondiale, une telle crainte apparaît raisonnablement justifiée.
La rupture marquée par Shinzo Abe vis-à-vis du consensus pacifiste ne fait aucun doute. Pour autant, les conditions régissant l'usage de la force par le Japon se révèlent si exigeantes que la réapparition du militarisme à proprement parler demeure une perspective fort lointaine. L'inquiétude porte davantage sur les effets de cette démarche à l'encontre de la démocratie japonaise : les gouvernements élus ne sauraient tout simplement altérer le sens de la Constitution sans même s'être donné la peine de solliciter la bénédiction du Parlement.
Le nationalisme d'Abe est cependant empreint d'une étrange contradiction. Le pacifisme constitutionnel s'inscrit dans le cadre d'un ordre d'après-guerre imposé par les États-Unis au cours de l'occupation, et largement soutenu par un peuple japonais lassé de la guerre. À la différence de l'Allemagne, le Japon ne peut reporter sur quelque Hitler ou domination nazie la responsabilité des atrocités du conflit passé. Ainsi les réformateurs ont-ils considéré qu'il s'agissait davantage de procéder à une purge autour d'une forme particulière de nationalisme japonais, ancrée dans l'adoration de l'empereur, la tradition samouraï, la « féodalité autoritaire », etc. La majeure partie du refaçonnage japonais post-1945 demeure toutefois positive : démocratie, droit de vote des femmes, réforme agraire, ou encore liberté d'expression. En revanche, le fait d'avoir privé le Japon de son droit souverain d'utilisation de la force militaire a provoqué une conséquence majeure : la sécurité japonaise a été presque intégralement confiée aux Américains, rabaissant le Japon au statut d'État vassal. C'est la raison pour laquelle le principal objectif des dirigeants japonais d'appartenance nationaliste – à commencer par le propre grand-père de Shinzo Abe, Nobusuke Kishi – a consisté à recouvrer une pleine souveraineté japonaise à travers la révision de l'article 9.
Cela demeurait impossible à l'époque du mandat de Premier ministre de Kishi, à la fin des années 1950. Les Japonais n'étaient alors pas prêts pour une telle démarche, l'image de Kishi étant par ailleurs entachée par ses antécédents de guerre au poste de ministre de l'Armement. Abe a désormais pour rêve d'y parvenir – et d'aller au-delà. Il entend restaurer certains aspects d'un Japon plus ancestral, discrédités par le comportement militaire japonais, parmi lesquels la fierté patriotique, le rôle plus central de l'institution impériale, et même le réexamen des accomplissements du Japon en temps de guerre.
D'où les hommages rendus par Abe au sanctuaire Yasukuni, où repose l'âme des guerriers impériaux, parmi lesquels un certain nombre de criminels de guerre notoires. De nombreux Asiatiques, dont certains Japonais, y voient le signe révélateur d'un nouveau militarisme. De son côté, Abe souhaiterait que l'on considère sa démarche comme un effort de restauration de la réputation internationale du Japon en tant que « pays normal ». Seulement voilà, l'idée que se fait Shinzo Abe de la normalité est loin d'être partagée par la majorité des Japonais, sans parler des autres peuples asiatiques.
Voici en quoi il existe une contradiction dans le nationalisme d'Abe : alors même qu'il utilise les formules de souveraineté retrouvée et de fierté patriotique, l'homme n'a rien fait pour extraire le Japon de la domination américaine d'après-guerre. Au contraire, sa réinterprétation de la Constitution a pour objectif d'appuyer les États-Unis dans le cadre de leur stratégie militaire en Asie de l'Est. En réalité, le comportement d'Abe semble être bien moins motivé par le désir de réviser l'ordre japonais d'après-guerre que par la crainte généralisée de l'avènement d'une domination régionale par la Chine. Jetez un coup d'œil rapide à la presse japonaise, ou songez à la teneur du discours des ouvrages vendus dans les librairies du pays, et vous prendrez aisément conscience du degré de peur que ressentent les Japonais. À Tokyo, toutes les conversations tournent autour de l'agression chinoise dans les mers de Chine de l'Est et du Sud.
Ainsi la réinterprétation promue par Shinzo Abe ne constitue-t-elle absolument pas une distanciation radicale par rapport à l'ordre d'après-guerre. L'avènement de la puissance chinoise renforce en réalité la dépendance du Japon aux États-Unis en matière de sécurité. Le Japon a pour principale inquiétude de voir les États-Unis refuser de se risquer à une guerre contre la Chine autour de contentieux territoriaux en mer de Chine orientale. Ce qu'il craint par-dessus tout, outre cette montée en puissance de la Chine, c'est bien l'éventualité d'un déclin de l'Amérique. Cette alliance nouée entre le Japon et les États-Unis suscite l'agacement des Chinois, qui souhaiteraient voir les États-Unis libérer la voie, afin de devenir enfin le véritable acteur dominant du continent asiatique. C'est du moins ce qu'ils laissent entendre publiquement. En réalité, les aspirations chinoises se révèlent beaucoup plus complexes et moins unanimes qu'il n'y paraît.
La Chine est en effet confrontée à un choix difficile : continuer d'évoluer au sein d'une pax americana instaurée en Asie, aussi longtemps que cette paix durera, ou faire face à un Japon plus indépendant et doté de l'arme atomique. En privé, il est probable que de nombreux Chinois préfèrent le premier de ces scénarios. Celui-ci semble a priori constituer la solution la plus stable. En réalité, cette solution revêt bien des dangers. Bien que la présence militaire américaine garantisse encore un certain ordre permettant à la plupart des acteurs de cohabiter, le risque existe de voir cette présence plonger la première puissance mondiale dans un certain nombre de conflits régionaux insignifiants, une perspective qui devrait nous alarmer en cette année de commémoration du centenaire de la guerre de 1914.

Traduit de l'anglais par Martin Morel.
© Project Syndicate, 2014.

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