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Moyen Orient et Monde

Poutine le Grand

Commentaire
27/03/2014

Un jour peut-être verra-t-on en Russie des statues de Poutine avec, comme inscription, « L'homme grâce auquel la Crimée a réintégré la patrie russe ». Mais peut-être érigera-t-on également des statues en son honneur dans de nombreuses villes européennes en tant que « Père de l'Europe unie ». Son annexion rapide de la Crimée a fait plus pour harmoniser les points de vue des États européens que des dizaines de traités bilatéraux ou multilatéraux.


La semaine dernière à Berlin j'ai entendu les élites françaises et allemandes parler d'une seule voix quant à la manière de répondre à l'agression russe en Ukraine. Il est vrai que les discours et les actes, ce n'est pas la même chose ; mais, grâce à Poutine, l'Europe a peut-être trouvé le nouveau discours et le nouvel élan qu'elle recherche depuis la chute du mur de Berlin. Or elle a terriblement besoin de cet élan.
Confrontée au désir d'une Russie néo-impériale de remettre en question l'ordre de l'après-guerre froide sur le continent, si elle veut apparaître forte et crédible, l'UE doit parler d'une seule voix. Elle doit aussi parler d'une même voix avec les USA, comme elle l'a fait (la plupart du temps) durant la guerre froide.


Il semble que la crise en Ukraine ait aussi donné un nouvel élan aux Américains et que la connaissance qu'ils ont de leur ancien ennemi – un adversaire qu'ils appréhendent bien mieux que les Afghans, les Arabes ou les Iraniens – renforce leur détermination. C'est le retour de l'alliance des démocraties et le mot facile qui consiste à dire que l'Amérique vient de Mars et l'Europe de Vénus ne s'applique plus. Face à une Russie qui vient réellement de Mars et ne semble comprendre et respecter que la force, la fermeté des démocraties doit l'emporter – soutenue par une volonté commune qui s'est perdue en Irak et en Afghanistan.

 

(Lire aussi : Obama appelle les Européens à se mobiliser pour leurs idéaux)


Plus la situation évolue en Ukraine, plus les analogies historiques sont nombreuses. Sommes-nous en 1914, à la veille d'une guerre mondiale que peu de gens souhaitent mais que personne ne peut éviter ; ou sommes-nous en 1938, après l'annexion des Sudètes par l'Allemagne nazie, confrontés à un agresseur que rien n'apaise ? Ou encore en 1945, à la veille d'une guerre froide qui va durer plusieurs décennies ? Nous pourrions aussi être en 1991, en pleine implosion de la Yougoslavie, regardant une société multiethnique se fractionner en des camps qui se combattent ; ou en août 2008 en Géorgie, lorsque Poutine a pour la première fois redessiné une frontière par la force ?


Même si elles ne sont pas parfaites, toutes ces analogies comportent un élément de vérité. Mais pour comprendre l'attitude de Poutine, il faut examiner une autre analogie, probablement plus importante : la guerre de Crimée de 1853-1856 au cours de laquelle ont péri plus de 800 000 personnes, dont 250 000 Russes.
Le prétexte de ce conflit qui opposa les Russes sous le tsar Nicolas Ier aux Britanniques, aux Français et aux Ottomans fut la responsabilité que prétendaient avoir les Russes de défendre les lieux saints de Jérusalem. Le règne de Nicolas Ier combinant des ambitions impériales et la ferveur religieuse (dirigée à la fois contre l'Empire ottoman et l'Église catholique), la défaite russe fut glorieuse. Plus de 120 000 soldats russes ont perdu la vie pendant le long siège de Sébastopol. Tolstoï qui prit part à cette guerre y a trouvé une source d'inspiration pour son roman Guerre et Paix.


Poutine aimait à se présenter comme l'héritier politique de Pierre le Grand. Mais on se souviendra peut-être de lui comme d'un nouveau Nicolas Ier (dont le portrait orne son bureau) : un tsar ultraconservateur resté trop longtemps au pouvoir et qui a fini par perdre contact avec la réalité. Combinant le nationalisme, l'orthodoxie et les habitudes mentales de ses années passées au KGB, il constitue un mélange explosif qui doit être manipulé, certes, avec précaution, mais surtout avec la plus grande fermeté.


Cela suppose de soutenir l'Ukraine tant sur le plan politique qu'économique. Il faut non seulement que l'élection présidentielle du 25 mai se déroule comme prévu, mais aussi dans les meilleures conditions, même si Poutine fait de son mieux pour l'empêcher. Pour cela, il faut contenir les partis ukrainiens d'extrême droite qui sont petits mais bruyants. Leur chauvinisme antirusse en fait les meilleurs alliés de Poutine pour attiser le conflit.


Des sanctions contre la Russie, telles que son exclusion du G7 ou contre les proches alliés de Poutine, ne suffiront pas. Il faut convaincre Poutine que l'Europe (notamment l'Italie et l'Allemagne) peut se passer de son gaz et de son pétrole : elle pourrait par exemple se tourner vers le Nigeria et le Brésil, pour ne pas parler des USA et de leur gaz de schiste. Poutine a peut-être fourni à l'Europe l'occasion inespérée de décider finalement d'une politique énergétique commune qui à long terme pourrait être plus rationnelle et moins coûteuse.


L'Europe (de même que le reste des démocraties de la planète) doit réévaluer en profondeur les relations internationales et cela aura un coût. Il y aura des sacrifices à faire. Mais dans cette guerre d'usure, une Russie despotique a plus à perdre qu'une Europe démocratique. Une chose est sûre : Poutine ne s'est pas arrêté avec la Géorgie et il ne s'arrêtera pas avec la Crimée. Si l'on ne met pas dès maintenant de limites à son ambition, les analogies historiques les plus terribles pourraient préfigurer l'avenir.

© Project Syndicate, 2014. Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz.

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Halim Abou Chacra

A son propre profit, Poutine le Grand fait payer à l'Amérique et à l'Europe le prix de la lâcheté d'Obama en Syrie, que les Européens ont suivie.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Ils prennent les Ukrainiens pour des moins que Rien, ces "russkoffs" avec leur syndrome poutinien ! Cet engouement pour ce poutinisme vient du fait qu’il permet de projeter sur lui les pulsions funestes dans cette période de grandes paniques, et que tout ce qui compte de Malsain n'hésite jamais à lui faire la courte échelle ! C'est dire que depuis l’époque de Papa Staline, une de ses périodes fastes, il conduit le bal et maintes lilliputiens poutiniens lui offrent à tout-va leurs "âmes" ! Bref, on le réhabilite parce qu'on s'est persuadé que c'est une manière qui en vaut bien d'autres de rendre le monde intelligible. Et de là à croire que si la Fierté existait elle serait l'immobilité et ce poutinisme serait le mouvement il n'y a qu'un pas, dans ce monde qui croit trouver une échappatoire à sa désespérance dans la gesticulation ! C'est dire que l'hypothèse selon laquelle sa main n'est pas étrangère à ces milices cagoulées comme solution préconisée pour la barque éventrée qu’est l’Ukraine, ne peut être rejetée. Car si l'on fait référence aux craintes exprimées par tant d’Ukrainiens et de Crimériens, on décèle mal comment l’autocratisme de ce Nain poutinien réglera les préoccupations de cet Ukraine et de sa sœurette crimérienne ! Et si ce sombre pronostic devait se vérifier, il aurait fort bien le coup joué, et la "fine mouche" qu’est ce Gnome poutinediot, 1er de ses familiers, aurait eu raison de pavoiser.

M.V.

Poutine l'homme qui aura validé ...après que le mur de Berlin fut abattu il y a 25 ans...qu' a compté de ce moment historique ...tous les peuples ont le droit de se dé-soviétiser...et rejoindre la Russie...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE MINI-TSAR A COMMIS UNE IMPARDONNABLE ERREUR. IL N'Y A PAS DE DOUTE ! QUAND À AGIR VRAIMENT... ET NON À FAIRE DES BRUITS DANS LE VIDE... DE L'EX MASTODONTE ET DE SES ÉLÉPHANTEAUX ENCORE AU LAIT... C'EST COMME DU : FRÈRE(S) JACQUES, DORMEZ-VOUS ? DORMEZ-VOUS ? ... VOUS DORMEZ !

GEDEON Christian

ce bob Moïsi est un nouvel auteur comique des plus prometteurs...et quelle imagination,non?

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