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Culture

Pour « Les démineuses », la vie ne tient qu’à un fil

Théâtre Elles sont six femmes sur scène. Leur boulot : déminer le terrain du Liban-Sud, truffé de bombes antipersonnel par l’armée israélienne depuis la guerre de 2006; déminer le terrain de leurs vies, afin qu’elles ne leur explosent pas à la gueule et les anéantissent. Un spectacle signé Milka Assaf.
14/11/2013

Au Vingtième théâtre (Paris), Milka Assaf, metteuse en scène franco-libanaise, utilise la scène comme une pellicule documentaire: elle y raconte l’histoire de ces femmes, librement inspirée de faits réels. Cette liberté d’inspiration que la télévision lui a refusée, elle l’a trouvée au théâtre, dernier bastion de résistance à la pensée unique...


Sur scène, en fond d’écran, lever de jour sur ciel pâle, chant du muezzin appelant à la prière et ballet de démineuses. Vêtues de combinaisons noires, masques de protection sur le visage, les femmes avancent munies d’un détecteur de bombes. Les gestes sont précis, prudents, minimalistes. Il ne suffit pas de détecter une mine, faut-il encore sécuriser le périmètre afin que le déminage se passe sans problème, entendez sans mort. Chaque geste compte, il en va de leur survie et de celle de leurs coéquipières. Elles exécutent là une chorégraphie de la vie, de la mort.
Les femmes se retrouvent ensuite dans les vestiaires, comme dans un sas de décompression, pour parler entre elles, se déconnecter de la folle pression de leur labeur, renouer le contact avec les autres, un lien ténu avec la vie. Elles échangent conseils et savoir-faire... mais parlent aussi d’elles, de leurs motivations, de ce qu’elles ne doivent surtout pas garder à l’esprit quand elles sont sur le terrain : tous ces petits tracas ou grands espoirs qui leur font perdre la concentration... et parfois ce qu’elles ont de plus précieux, la vie.


Alors que toute la pièce est hyperréaliste, aussi bien dans les récits qu’elle relate que dans les éléments scéniques – photos, gestes de déminage... – l’envolée lyrique de fin est un véritable manifeste en faveur de l’agnosticisme, cheval de bataille de Milka Assaf.
«La région est magnifique, mais vénéneuse», assène Selma. Son sol abrite entre un et deux millions de mines antipersonnel. Depuis trois ans de travail sur le terrain, 200000 mines ont été désactivées, 14 démineurs sont morts et 50 ont été blessés. Les chiffres sont précis, les faits vérifiés. Avec Les démineuses, nous assistons à un docu-théâtre, comme un docu-fiction. Mais là, pas question, comme pour un documentaire de télévision, de « ligne éditoriale », prétexte qui permet d’écarter tout sujet non politiquement correct. Le théâtre offre encore une belle marge de liberté, une des
dernières.

 


Genèse de la pièce
En 2009, c’est dans L’Orient-Le Jour que la réalisatrice Milka Assaf découvre quelques lignes sur « ces femmes courageuses qui déminent le Liban-Sud». Elle n’hésite pas à aller sur place, à la rencontre de ces femmes, employées par une ONG scandinave pour «nettoyer» le sol libanais. Elle passe deux mois avec elles, parle avec elles, établit un lien de confiance, recueille leurs témoignages pour un documentaire. Milka Assaf est en effet cinéaste de fiction et de documentaire, habituée depuis des décennies aux circuits audiovisuels, notamment télévisuels français. «Le projet a été refusé par toutes les chaînes de télévision françaises», raconte-t-elle. «Enragée par ce refus, motivé soit-disant par le fait qu’il ne correspond pas à la ligne éditoriale des stations – en fait aborder la guerre de 2006 en parlant des bombes essaimées par l’armée israélienne est un sujet qui ne passe pas en France –, je me suis lancée dans l’adaptation au théâtre, car il me semble que c’est encore le seul espace de liberté», explique-t-elle.


Pour Milka Assaf, il n’était pas question d’enterrer le sujet. Les mines antipersonnel sont une tactique cruelle, meurtrière et ravageuse, qui prolonge la guerre et sévit bien après que les combats aient cessés et que les armes se soient tues. Il est donc important de dénoncer ces pratiques.


Deux autres raisons ont poussé la cinéaste à poursuivre sa démarche: en premier lieu, elle devait à ces femmes de ne pas trahir la confiance qu’elles avaient mises en elle, elle leur devait d’être leur voix; puis, en second lieu, elle se devait à elle-même d’exposer au grand jour et dans un pays qui ne l’entrave pas son agnosticisme. Et pour couronner le tout, c’est la fille de Milka Assaf, comédienne de théâtre confirmée, qui porte le rôle de l’agnostique. «J’ai écrit ce rôle de Shéhérazade en particulier en pensant à elle, pour elle. Je pensais qu’il n’y avait qu’elle qui pouvait le porter.» Et le bien porter, à l’instar des cinq comédiennes qui portent le projet avec énergie et
conviction.

 

 

Voir aussi, nos deux reportages vidéo

Survivre aux bombes à sous-munitions

 

Profession : Démineuses au Liban Sud

 

 

 

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