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Au MIM, mémoire primitive, mémoire divine

Patrimoine Indiana Jones infatigable, Salim Eddé donne en partage sa collection systématique de minéraux : la nature maternelle, nourricière et divine dans les locaux de l’USJ.
May MAKAREM | OLJ
16/05/2013

Salim Eddé est un rassembleur. Il déniche, dissèque (d’abord à l’œil nu), regarde ensuite (parfois) amoureusement, puis accumule les trésors de la nature, : aussi bien les tourmalines, les calcites et le quartz, que la spangolite, la géocronite, la parahopéite, ces espèces rares formées il y a des millions d’années qu’il pourchasse dans les musées et les collections prestigieuses aux quatre coins du globe pour les rajouter comme des «trophées» à sa collection de minéraux. Ces précieux «cailloux» trouveront leur écrin au musée MIM, logé dans les locaux du campus de l’innovation et du sport de l’Université Saint-Joseph, rue de Damas. Une collection « systématique » de minéraux nés dans les grands gisements mondiaux qu’il a voulu mettre en valeur et surtout donner en partage au public, en lui flanquant ces deux dimensions urgentes : l’éternité et l’universalité...

Géométrie microscopique
L’aventure de Salim Eddé a commencé en 1997. Ingénieur chimiste de formation, ancien élève de l’École polytechnique, fondateur de la société Murex, la deuxième plus grosse entreprise française éditrice de logiciels, il se passionne pour le monde qui l’entoure, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. À l’architecture cosmique et divine. C’est-à-dire à la matière « invariablement composée de 118 éléments simples appelés atomes. Ces 118 atomes qui se combinent en molécules plus ou moins complexes ; qui, ensuite, s’organisent en empilements incroyablement réguliers pour former ce qu’on appelle des cristaux. Plus ou moins grands, agrégés ou non, ces cristaux constituent l’essentiel de la matière solide naturelle, les montagnes, les roches, les pierres, les métaux », explique-t-il.


Presque mystique, passionné jusqu’à la moelle, il fait observer à titre d’exemple qu’un petit grain de sel de table « d’un millimètre d’arête est un cube constitué d’un alignement parfait de 1 770 000 d’atomes de sodium, séparés par autant d’atomes de chlore de façon identique dans chacune des trois directions, soit un total de 44 milliards de milliards d’atomes parfaitement rangés! Une arête de ce cube ressemble toutes proportions gardées à 3,5 millions de soldats en rang parfait espacés de 100 mètres, sur une ligne droite allant de la Terre à la Lune, sans une tête qui dépasse. Et ce même schéma se répète sur les 2 autres arêtes... ».

 

Salim Eddé donne en partage sa collection de minéraux.


Le regard frissonne, frémit, farandole, pour décrire « certains cristaux » qui déclinent une taille importante, révélant à l’œil nu des formes spectaculaires, des couleurs et des éclats exceptionnels, et une prodigieuse géométrie microscopique de l’empilement des atomes qui les constituent. Ces cailloux à la structure immuable, uniques chacun dans leur genre, n’ont pas été taillés par l’homme. Ils ont été trouvés en l’état enfouis dans les entrailles de la terre, tout simplement sculptés par la magie de la nature. Et au-delà de leur beauté, c’est l’histoire fabuleuse de l’univers minéral qu’ils égrènent en morceaux. Leur valeur historique est inestimable puisque nombre d’entre eux proviennent de mines ou de gisements aujourd’hui disparus. Mémoire de la Terre, ils constituent de véritables joyaux pour les scientifiques. Et pour notre collectionneur.

Dans l’arène
En effet, hypnotisé par ces « phénomènes de la création », leurs propriétés esthétiques et leur arborescence inouïe ; frappé par « ce mystère qui fait qu’un tel ordre ait pu naître du chaos ambiant » et saisi par la fièvre de ces « chefs-d’œuvre », Salim Eddé est entré tête et yeux les premiers dans l’arène des collectionneurs. Deux options s’offraient à lui : « Soit se spécialiser dans quelques minéraux très connus et ayant un fort impact visuel, tels que les calcites, les quartz, les fluorines, les rhodochrosites, les tourmalines et les béryls, soit balayer dans la mesure du possible toutes les espèces minéralogiques pour parler alors de collection systématique. C’est ce dernier choix que j’ai fait, parce qu’il permet de représenter fidèlement l’incroyable richesse du monde minéral. »


Pour être plus précis, le collectionneur révèle que sur les quelques 4 500 espèces recensées (dont beaucoup sont des cristaux microscopiques aux formes « encroûtantes », d’aspect pierreux sans aucun intérêt visuel), seulement 250 à 300 sont dignes d’être exposées. Ce sont ces dernières qui étaient à la hauteur de son ambition et qu’il a collectionnées. Mais autant il est facile de trouver des échantillons de bonne qualité pour ce qu’on appelle les « belles » classiques (tourmalines, calcites, quartz, etc.), autant il est difficile de repérer des espèces beaucoup plus rares et aussi peu connues que la spangolite, la géocronite, la parahopeite, etc. C’était là tout son défi.


Cela tombe (très) bien : l’homme adore les défis. Et il a fallu une longue somme de « patience » et de « ténacité » pour traquer l’« objet » désiré et batailler pour acquérir un précieux inventaire de la diversité minérale de la planète. Avec l’aide de plusieurs négociants et grâce aux « conseils éclairés » de Jean-Claude Boulliard, conservateur de l’une des plus prestigieuses collections, celle de la Sorbonne (Université Pierre et Marie Curie) à Paris, Salim Eddé réussit à négocier les plus beaux minéraux issus des vieilles et célèbres collections comme la Miguel Romero démantelée et vendue par ses héritiers en 2008 ; ou la Joseph A. Freilich mise aux enchères chez Sotheby’s à New York, en 2001 ; ou encore celles de Steve Smale, de Wilber, Asselborn, de Weill et Horner... Il parvient même à acheter des pièces des musées de Houston, Tucson et du British Museum pour les rajouter comme « trophées » à la collection du MIM. Aujourd’hui, le nom du collectionneur libanais figure dans le livre Les Minéraux remarquables de la collection UPMC – La Sorbonne, de Jean-Claude Boulliard.

 

 

Tourmalines, quartz, spangolite, géocronite ou parahopéite, ces espèces rares auront pour écrin ces vitrines.


Des milliers d’histoires
À travers sa collection, Salim Eddé a voulu non seulement « partager » les aspects esthétiques du monde minéral, mais aussi « faire voyager les visiteurs dans les différents domaines scientifiques, économiques, historiques et géographiques associés à ces minéraux ». Car au-delà de leur beauté, les cristaux exposés sont d’une « grande importance industrielle » : ils fournissent le fer, le cuivre et tous les autres métaux utilisés par les économies modernes. Certains sont aussi des pierres gemmes, qui finissent taillées en bijoux. D’autres encore, vu l’importance de leurs propriétés physiques et chimiques, ont permis aux scientifiques de réaliser « la révolution de l’électronique et de la science des matériaux modernes ».


Les exemples ne manquent pas non plus pour associer ce monde inondé de couleurs au développement des civilisations anciennes, comme en témoignent les circuits commerciaux entre les îles britanniques et la Phénicie, pour l’étain nécessaire à la fabrication du bronze. Ou entre la Birmanie et la Mésopotamie pour les rubis il y a 21 siècles, ou bien entre l’Afghanistan et l’Égypte (à plus de 4 000 kilomètres) pour le lapis-lazuli, il y a 55 siècles !
La collection veut aussi illustrer l’histoire de ce monde exhumé à l’explosif, responsable de la mort d’un grand nombre d’aventuriers qui ont bravé tous les dangers dans l’espoir de faire fortune au Brésil, en Colombie, en Californie, en Afrique du Sud...


Et derrière ces diverses images se dessinent en filigrane les agressions contre un milieu naturel définitivement détruit. « Car si on a les moyens de préserver les espèces menacées, si on peut assurer la continuité et l’augmentation de la faune et de la flore par des mesures de protection appropriées, il est impossible de reconstituer un héritage minéral. L’autre objectif de cette collection est donc de conserver des exemplaires de minéraux de la même manière que les chefs-d’œuvre sont conservés dans les musées ». Prochainement au MIM, ce seront les chefs-d’œuvre qui comptent parmi les plus beaux phénomènes naturels de la Terre. Les messagers du monde minéral...
Il n’y à rien à dire. Salim Eddé est un archéologue. Un aventurier. Un conservateur de mémoire(s). Un passeur – un tisseur, plutôt... Parce que, finalement, pierre nous étions, pierre nous finirons...

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