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À La Une - Le billet

Le blues de François le Français

François Hollande à Casablanca. Pool/Youssef Boudlal/AFP

François a le moral dans les babouches. Il se réjouissait tant à l’idée d’aller à Casa. La cité blanche, l’avenue Zerktoun liftée, l’accueil royal, la limousine, les cornes de gazelles et le tapis rouge... Et tout ça juste pour lui. L’idéal pour oublier les sondages en berne, les critiques en hausse et la farandole des sobriquets. François s’interroge, passer de Flamby à M. Bricolage, est-ce une amélioration ?
Casablanca, un baume tellement nécessaire sur ses bleus à l’âme...
Eh bien non, la France et les soucis l’auront suivi de l’autre côté de la Méditerranée.
François a le moral dans les babouches.
Dans sa chambre, assis sur le lit king size à baldaquins en bois totalement dorés, François tente de se souvenir : quand a-t-il été heureux, vraiment heureux, pour la dernière fois ?

Le 6 mai 2012, au soir de la victoire ? Oui, il était heureux ce soir-là, mais combien de temps ce bonheur a-t-il duré? Et que représente cette vignette de bonheur à l’échelle de sa vie ?
Avant d’être de gauche, François, enfant, était juste gauche. À l’école, il fait de son mieux, mais pense qu’on attend plus de lui. À l’adolescence, il connaît sa première crise, dont il tente de sortir en s’engageant. Il choisit la politique, comme papa et contre papa, qui penchait vers l’extrême droite.
Un moment, la politique l’a rendu heureux, mais rapidement, il a voulu plus. Plus de responsabilités, plus de pouvoir, et pourquoi pas l’Élysée.
Une fois président, il y a cru : le changement, c’est maintenant. Mais a-t-il seulement bénéficié d’un état de grâce ? Entre le tweet foireux de Valérie, les chiffres du chômage, l’euro, les ministres qui la ramènent à tout bout de champ, les réformes qui n’avancent pas... Il a replongé. François a le blues.

 


(Les Français transforment systématiquement un niveau de vie donné en un niveau de bonheur moindre que les autres pays en moyenne. Et cet écart est assez stable depuis qu’on a des données (les années 70). Quand on est en France, toutes choses égales par ailleurs, on a 20 % de chances en moins d’être heureux – en tout cas de se dire très heureux)*

 


Alors là, Casa, ne serait-ce que pour le soleil, il l’attendait comme le messie.
Il a fallu que Cahuzac passe à table à quelques heures de l’embarquement. Il mentait depuis des mois, 20 ans qu’il avait panqué ses sous à l’étranger, deux décennies qu’il faudrait le fisc, et M. le ministre du Budget n’a pas pu continuer de pipeauter quatre petits jours de plus.
Résultat, non seulement la virée marocaine est gâchée, mais en plus François a l’air d’une truffe en arrivant chez Mohammad.
Il doit bien se marrer le commandeur des croyants, en regardant ce président français contraint de se justifier à la télé. Et Copé, la grande bringue arrogante, qui le traite de candide. « Candide, en politicien, c’est synonyme de con », s’emporte François à voix haute.
François a le moral dans les babouches et une folle envie de tout plaquer. Larguer les amarres, se tirer avec emphase, la jouer Depardieu, théâtral, grosse voix grande gueule, ciao les cons, bonjour Néchin, vive la Belgique.

 


(En gardant nos circonstances de vie inchangées, si nous avions la fonction de bien-être des Belges, cela nous remonterait de plus d’un demi-point sur l’échelle de bonheur. Ce qui est beaucoup)*

 


Ah, si seulement il était capable de ça, du coup de gueule, du coup d’éclat.
Mais en fin de compte, serait-il plus heureux en Belgique ?
François imagine la vie avec Valérie, à Néchin, du bistrot de la Grand’rue au local de l’Union colombophile. Un enfer qu’elle lui ferait la Val.

 


(Les Français expatriés sont en moyenne moins heureux que d’autres expatriés européens. Ce qui prouve bien que c’est quelque chose qu’on emporte avec soi. C’est dans la tête)*

 


On frappe à la porte de sa chambre, c’est son assistante, Djamila, qui vient lui annoncer qu’il faut se préparer pour le dîner royal. « Ce sera petit comité, mais grand standing. Il faut sortir le smok’ », lui dit Djamila en souriant.
François l’aime bien cette Djamila. Jamais une critique, jamais une remarque, et beaucoup d’encouragements et de compliments. Une bouffée d’oxygène cette femme. Et le sourire, souvent, plus souvent que Valérie en tout cas.
Et pourtant, elle n’a pas toujours eu la vie facile Djamila. Arrivée en France à 18 ans de son Maroc natal, elle a dû batailler pour trouver sa place, un boulot, se faire une vie, mais elle a l’air heureuse Djamila. Plus que lui en tout cas.

 


(Les immigrés qui étaient passés par l’école en France depuis un très jeune âge étaient moins heureux que ceux qui n’étaient pas passés par l’école française. Ce qui me fait penser que les institutions de socialisation primaire formatent les choses assez lourdement)*

 


Aujourd’hui, elle lui sourit encore. Tout le monde ou presque lui fait la gueule, et Djamila lui sourit. François se gave de ce sourire, il ne va pas en laisser une miette. Il commence tout juste à se sentir mieux, quand Valérie sort de la salle de bains. Sous le brushing gonflé, elle a la tête des mauvais jours, François replonge.

 


*Extraits d’une interview accordée à Rue 89 par Claudia Senik, professeur à l’université Paris-Sorbonne et à l’École d’économie de Paris, spécialiste de l’économie du bonheur.


 

 

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