Nous avons du soleil. Un soleil lénifiant, anesthésiant, euphorisant parfois. Tant et si bien qu’on en oublie que la vie, c’est autre chose que se laisser vivre. À part ça nous avons de la mer, mais elle est sale. Vu que c’est plus pratique d’y jeter les déchets et qu’on n’en parle plus, au lieu de réfléchir à un moyen plus intelligent et certes plus laborieux de s’en débarrasser. Nous avons de la forêt, il reste bien quelques arbres entre cendre et ciment. Nous n’avons pas de jardins, mais en levant le nez par dessus ce qu’il reste de vieilles murailles, nous apercevons des bougainvillées. Dans tous les coins abandonnés, partout où flotte une vague odeur d’urine, se dresse cette épineuse, cette griffue, cette désordonnée qu’en arabe on surnomme « la folle ». Nous avons des bougainvillées mais c’est bien malgré nous. Comme nous, elles s’agrippent, tenaces, bouffant l’espace au voisin quand elles se sentent à l’étroit, mais lui offrant en échange la grâce colorée de leurs fleurs sèches. Que de ficus, de cyprès résiduels souffrent, dans les terrains vagues, de l’étreinte indénouable de ces terribles compagnes. Comme nous, elles ont l’instinct grégaire et se contentent de peu, pourvu qu’il y ait du soleil. On se prend à songer qu’il doit exister un caractère génétique commun à la faune, la flore et les hommes qui partagent un même territoire.
Dans ce pays, quand il fait beau, il fait si beau qu’on en oublie de s’inquiéter pour les choses dont le commun des mortels s’inquiète. L’avenir par exemple. Tous les pays du monde ont des plans quinquennaux et autres. Qu’avons-nous commencé qui doive s’achever dans un an, cinq ans, ou même dix ? Tant que nous avons du soleil, nous nous offrons le luxe de l’imprévoyance. Mais la qualité de vie qui, normalement, va avec, nous n’avons pas su la créer. Car il y faut une culture de l’autre, de l’espace public, du patrimoine collectif. Or notre bien-être s’arrête au seuil de notre maison. Une fois dans la rue commence un combat épuisant pour finir sa journée sain et sauf. Éviter les accidents, les trous, l’agressivité des uns, l’incompétence, voire l’indifférence des autres, l’arbitraire, l’injustice. Sans compter l’inquiétude sécuritaire, consciente ou pas, justifiée ou pas, qui fait partie intégrante de notre système nerveux depuis plus de vingt ans. On le donnerait volontiers, ce soleil, contre un peu de sérénité.


Le Soleil extérieur a soif du soleil intérieur, mais quand ce dernier est absent dans notre pays , il est inutile de rêver de Radieux . Nazira.A.Sabbagha
16 h 17, le 04 avril 2013