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« Hollande a pris une bonne décision, mais il ne faut pas qu’il finisse comme le capitaine Achab dans Moby Dick »

Toute seule au Mali ?

Par Zaki LAÏDI
OLJ
21/01/2013

Alors qu’elle n’envisageait initialement d’être présente au Mali que dans le cadre d’une mission européenne de soutien aux forces africaines, la France a brutalement décidé d’intervenir militairement et directement dans ce pays. Ainsi, en l’espace de moins de deux ans, la France sera militairement intervenue à trois reprises de manière décisive : en Libye dès mars 2011 où ses frappes ont permis de stopper les troupes de Kadhafi qui s’apprêtaient à reprendre la ville de Benghazi, en Côte d’Ivoire un mois plus tard où elle a procédé à l’arrestation du président Gbagbo qui refusait d’accepter la victoire légitime de son concurrent, quitte à prendre le risque de replonger le pays dans la guerre civile.
Au Mali, la France défend trois objectifs : la protection de ses ressortissants nombreux dans cette région et susceptibles d’être pris en otages, la stabilité de tout le Sahel où les États sont très faibles et la volonté d’empêcher coûte que coûte la création d’un Afghanistan au Mali qui deviendrait ainsi la base opérationnelle du terrorisme islamiste vers l’Europe. C’est là un enjeu tout à fait considérable, d’autant que cette intervention a toutes les chances de se prolonger et s’étendre – comme le montre la prise d’otages occidentaux en territoire algérien, probablement par des islamistes d’el-Qaëda. De surcroît, les capacités opérationnelles de l’armée malienne ou même de celles des autres pays d’Afrique de l’Ouest sont trop faibles pour renverser le rapport des forces sur le terrain. Cette intervention française au Mali pose donc une question. Pourquoi la France est-elle la seule à réagir à la périphérie de l’Europe alors que c’est la sécurité de toute celle-ci qui est aujourd’hui en jeu ? La première explication est celle qui consiste à voir dans cette intervention la reproduction d’une intervention néocoloniale destinée à protéger le pré carré français. C’est là une interprétation profondément erronée. La France ne cherche nullement à protéger le régime malien dont elle connaît l’impéritie. Elle a d’ailleurs récemment refusé de soutenir en Centrafrique voisine le régime du président Bozizé qui appelait au secours face à ses opposants. Les motivations françaises sont plus larges. La France a toujours considéré que l’Afrique subsaharienne et le monde arabe constituaient les espaces naturels de son rayonnement politique et stratégique, et la condition de son maintien comme puissance internationale.
La seconde explication tient au fait que la France est en réalité avec la Grande-Bretagne la seule puissance militaire européenne digne de ce nom. Elle est la seule à croire qu’un outil militaire opérationnel est une condition de la puissance. Or cette conviction n’est nullement partagée par l’écrasante majorité des États européens qui continuent à manifester une aversion collective pour la guerre. Certes, sur le papier, l’Europe dispose de moyens d’action communs. En 2003, au lendemain de la guerre en Irak, les Européens s’étaient dotés d’une stratégie connue sous le nom de rapport Solana. Mais ce rapport, que bon nombre d’Européens ont eu la naïveté de considérer comme le prélude à la construction d’une culture stratégique européenne commune, n’a en réalité aucune conséquence opérationnelle. Il était d’ailleurs rédigé dans des termes trop généraux pour permettre quoi que ce soit. Le traité de Lisbonne parle de « coopération structurée permanente » en matière de sécurité de défense. Il existe par ailleurs tout un dispositif institutionnel capable d’anticiper, de préparer et de mettre en œuvre des opérations militaires au niveau européen (comité politique, comité de planification, comité militaire). Mais ce dispositif souffre de l’absence de volonté politique commune. Or, moins on le mettra en œuvre, moins on parviendra à l’utiliser.
Pendant la crise libyenne, l’Union européenne, par la voix de Mme Ashton, a délibérément cherché à cantonner l’Europe au rôle de super-ONG soucieuse d’aide humanitaire et de développement économique. Récemment, lors du vote sur la question de la représentation palestinienne à l’ONU, sa ligne de conduite à consisté à prôner l’abstention, ce qui est une curieuse manière d’affirmer la volonté et l’engagement de l’Europe.
La Grande-Bretagne, qui est la seule avec la France à prendre les questions militaires au sérieux, ne veut surtout pas entendre parler de défense européenne. De sorte qu’en la matière, il est possible de dire que ceux qui veulent d’une Europe de la défense n’en ont pas les moyens, tandis que ceux qui en ont les moyens n’en veulent pas – à l’exception peut-être de la France. Londres n’a à ce jour accepté d’entorse à ce principe qu’en participant à l’opération Atalanta dans la Corne de l’Afrique, probablement parce que elle en assure le commandement. Certes, la coopération bilatérale avec la France révélée par la crise libyenne est très forte. Mais malgré les accords de Lancaster House entre Paris et Londres, les Britanniques ont pour des raisons budgétaires décidé d’acquérir des avions embarqués qui ne seront pas utilisables sur le porte-avions français, en attendant que le Royaume-Uni s’en dote d’un nouveau.
Même l’Espagne et l’Italie, qui sont pourtant concernés au premier chef par tout ce qui se passe en Méditerranée et au Sahel, ont considérablement réduit leurs dépenses militaires. Certes, ces deux pays ont par exemple participé (à la différence de l’Allemagne) à l’intervention en Libye. Mais lorsqu’on regarde de près les règles d’engagement de leurs forces dans ce conflit, on constate par exemple que les forces navales italiennes avaient pour instructions de ne pas croiser au large de Tripoli et que les avions ravitailleurs espagnols s’étaient vu interdire de ravitailler les avions frappeurs !
De fait, l’ensemble de l’Europe ne consacre désormais que 1,6 % de son PNB à sa défense contre 4,8 % pour les États-Unis. Elle est la seule région du monde où les dépenses militaires sont en baisse. Ses capacités de projection sont extrêmement limitées et représentent 4 % seulement de ses effectifs, contre 14 % pour les États-Unis. La coopération industrielle, qui, sur les plans économique et militaire, constituerait un atout considérable, est en recul comme l’a montré l’échec de la fusion EADS/BEA suite à l’opposition de l’Allemagne.
Cette dernière, que l’on croyait engagée sur une autre voie depuis son intervention en Afghanistan, est en réalité plus que jamais rétive à toute idée d’intervention militaire, ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs d’être le troisième exportateur mondial d’armes.
Si l’Europe est si réticente à se doter d’un outil militaire conséquent, c’est parce que toute idée de construction européenne s’est construite contre l’idée de puissance. Cette réalité historique est aujourd’hui intenable, d’une part parce que les menaces qui pèsent sur l’Europe sont réelles, d’autre part parce que la structuration du système international se fait de plus en plus autour de puissances nationales qui considèrent que la possession d’un outil militaire est un préalable indispensable. L’Europe n’a pas à choisir entre soft et hard power. Elle se doit de combiner les deux si elle veut survivre.

 

© Project Syndicate, 2013.

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