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« Hollande a pris une bonne décision, mais il ne faut pas qu’il finisse comme le capitaine Achab dans Moby Dick »

« Hollande a pris une bonne décision, mais il ne faut pas qu’il finisse comme le capitaine Achab dans Moby Dick »

Analyse Karim Bitar dissèque pour « L’Orient-Le Jour » les contours et les maillons de la crise malienne.
21/01/2013
Pourquoi y a-t-il une immense crise au Mali ? Pour quoi, pour qui la France est-elle intervenue ? Avec quels enjeux, mais aussi quelles lacunes ? Contre qui, aussi, François Hollande a-t-il envoyé ses boys se battre – sans les partenaires occidentaux de la France ?
Karim Bitar, chercheur à l’IRIS, convient comme presque tout le monde que c’est un pari « extrêmement risqué » que la France vient de prendre. « Les enjeux sont énormes. La grande aire saharo-sahélienne est un trou noir de la géopolitique internationale, aussi difficile à gérer et à administrer que ce “cimetière des empires” qu’a toujours été l’Afghanistan. C’est dans ces zones marginalisées, périphériques, laissées pour compte de la mondialisation que l’on voit surgir les nouvelles menaces, dans un monde marqué aussi bien par une stupéfiante interdépendance que par l’absence de gouvernance globale un tant soit peu maîtrisée », juge-t-il.
Retour à la Françafrique ou urgence tranchée avec un esprit visionnaire surprenant de la part de François Hollande ? « Le procès en néocolonialisme tenu par Valéry Giscard d’Estaing contre l’entrée en guerre ne tient pas vraiment la route : la France a beaucoup à perdre et pas grand-chose à gagner ; elle est intervenue suite à un appel au secours des autorités maliennes, après un vote favorable des Nations unies, et avec le soutien d’une large majorité de la population malienne et de tous les pays de la région. Il s’agit pour la France de sécuriser l’espace sahélien et d’éviter la somalisation d’un immense territoire. Il était nécessaire de réparer les conséquences de la guerre en Libye et d’empêcher les métastases, d’autant qu’il faut réfléchir en termes de morale “conséquentialiste” : ne pas intervenir aurait pu conduire à ce qu’un pays grand comme deux fois la France et peuplé de 16 millions d’habitants tombe sous la coupe d’une émanation d’el-Qaëda, avec tout ce que cela implique. Cela aurait ensuite été trop tard, et les interventions ultérieures auraient été beaucoup plus périlleuses et coûteuses en vies humaines », juge le chercheur.
« Si la France est entrée en guerre, ce n’est pas uniquement pour défendre des valeurs ou des intérêts, c’est aussi parce que le président Hollande a estimé que c’était jouable, que la France avait les moyens militaires de réussir. Mais il a suffi de 48 heures pour que l’on reconnaisse que les adversaires avaient été sous-estimés. En théorie, l’armée française peut aisément venir à bout des groupes qui sévissent au Nord-Mali. Il y a de très grandes compétences au sein de cette troupe, même si le général américain récemment décédé Norman Schwarzkopf mettait toujours les rieurs de son côté en disant que “aller en guerre sans les Français, c’est un peu comme aller à la chasse sans un accordéon”. Mais le grand risque avec les “guerres contre le terrorisme” , c’est que ça devienne comme l’obsession du capitaine Achab dans Moby Dick, la poursuite éternelle de la baleine, de quelque chose de mal défini, de quelque chose aux contours incertains, et on finit par se consumer soi-même dans cette poursuite du bien contre le mal », insiste-t-il.

Quel(s) objectif(s) ?
« Il n’empêche : il faut tenir compte des inquiétudes qu’exprime par exemple Dominique de Villepin, qui craint un engrenage, qui rappelle que chaque intervention risque d’en entraîner une autre et qui insiste sur le fait qu’il faut que cette intervention reste limitée. M. de Villepin a bien suivi les fiascos afghan et irakien, et il connaît les impasses et les dérives auxquelles conduit la « guerre contre le terrorisme ». Le terrorisme est une tactique. Peut-on faire la guerre à une tactique ? À partir de quel moment sait-on qu’on a gagné ? Comment éviter de perdre son âme dans de pareilles guerres ? Il a donc raison de dire que les objectifs n’étant pas clairement définis, les conditions de réussite ne sont pas réunies. Il faut délimiter un objectif : s’agit-il d’empêcher la progression des jihadistes vers le Sud et d’empêcher la chute de Bamako ? S’agit-il de reconquérir le Nord ? S’agit-il d’éradiquer AQMI ? François Hollande n’a pas clairement défini les buts de guerre et il a tenu des propos très généraux sur la “guerre contre le terrorisme” avec une sémantique quasiment bushiste. C’est une rhétorique que n’aurait pas reniée son prédécesseur et qui ne sied pas à Hollande. »
Qu’en est-il de la passivité, de la désertion, selon beaucoup, des partenaires de la France ? « La crise malienne montre les limites de la construction européenne et du couple franco-allemand. Dans l’inconscient collectif des autres pays européens, le Mali fait partie du pré carré de la France, un peu comme le Panama pour les Américains. Mais les Européens seront vite rattrapés car AQMI et les différents preneurs d’otages ne s’embarrassent pas de distinctions », met en garde Karim Bitar.

Cartographie
Comment peut-on tracer l’origine de ce conflit, son déclic ? C’est « la faillite des États postcoloniaux » qui constitue « l’une des principales causes de la crise actuelle. Durant les 50 dernières années, le Mali a été incapable de construire des institutions étatiques stables et d’assurer un développement équilibré des régions septentrionales du pays. Les ressentiments demeurent profonds. Les Touareg du Nord craignent d’être victimes d’exactions si l’armée malienne devait reconquérir cette partie du territoire. Le nord du Mali est une zone très aride, il représente 70 % du territoire mais n’abrite que 10 % des habitants, dont beaucoup rejettent l’hégémonie de Bamako. Sous la junte militaire comme sous les gouvernements de la période démocratique, les autorités centrales ont toujours employé la manière forte vis-à-vis du Nord pour mater les rébellions touareg, en encourageant aussi le clientélisme et des alliances locales de type mafieux », rappelle Karim Bitar. Le Mali, ajoute-t-il, est un territoire « immense, avec des conditions météorologiques difficiles, une porosité des frontières, un espace d’une grande hétérogénéité (on y trouve des Arabes, des Maures, des Touareg et des Africains noirs), et avec des clivages marqués entre les villes et les zones reculées, les nomades et les sédentaires... ».
La cartographie des mouvements islamistes est édifiante. Chronologiquement, plusieurs rébellions armées et la montée d’un irrédentisme touareg ont conduit à la naissance du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), aux velléités sécessionnistes. « Des chefs touareg de retour de Libye étaient de plus en plus déterminés à en découdre. AQMI a profité de cette histoire insurrectionnelle et les combattants venus de l’étranger ont trouvé des relais locaux. La greffe AQMI a donc très bien pris, et du coup, el-Qaëda au Maghreb islamique a réussi à bénéficier d’une base arrière et d’un sanctuaire inespérés. Mais les tensions internes demeurent. Le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) est issu d’une scission au sein de la mouvance terroriste, suite à des ressentiments des Sahraouis contre les Maghrébins. Et sur bien des sujets, Ansar el-Dine se démarque d’el-Qaëda », explique le chercheur.
L’islam pratiqué dans cette région est historiquement et traditionnellement « relativement conservateur, mais apaisé et modéré, avec une prédominance du sunnisme malékite et de vastes confréries soufies qui rejettent la violence. Cette donne a changé au cours des 20 dernières années en raison de la pénétration d’ONG islamiques prosélytes très bien financées qui ont fait un travail de fourmi et permis la montée en puissance de la vision wahhabite et salafiste de l’islam », relève-t-il. Sans oublier un paramètre essentiel : cette région regorge de richesses minières et énergétiques « sous-exploitées », elle est devenue par ailleurs « un paradis pour l’économie underground, la contrebande et les trafics de cigarettes, de cocaïne, de clandestins, de drogues et d’armes en tout genre »...

Synergie
Quel est le modus operandi des terroristes ? « Les réseaux terroristes et les gangs se jouent des frontières et savent profiter des synergies aussi bien que les multinationales. Ainsi, côté terrorisme, on assiste à une collaboration de plus en plus marquée entre AQMI, Ansar el-Charia en Libye, les shebab de Somalie et le mouvement Boko Haram du Nigeria, collaboration appelée à s’étendre et peut-être à s’institutionnaliser dans les années à venir. Côté contrebande, les réseaux transsahariens sont connectés à d’autres dans la péninsuleArabique et même en Amérique latine. Dans ce contexte explosif, il était inévitable qu’un afflux d’armes aussi massif en provenance de Libye provoque une crise internationale. Il y avait en Libye suffisamment de stock d’armes pour déstabiliser toute l’Afrique, qu’il s’agisse d’armes légères, de missiles antiaériens portatifs ou d’armement plus lourd. Si les services occidentaux ont tant courtisé les services de sécurité de Kadhafi durant les années 2000, c’est aussi parce que ces derniers servaient de rempart, de sous-traitants, et surveillaient de près les différents groupes armés tout en les manipulant. C’est d’ailleurs en Libye que les chefs touareg ont fait leurs armes avant de rentrer chez eux avec des stocks de munitions suite à la chute de Kadhafi », dit encore Karim Bitar.
Et les États africains ? « Les pays voisins, même lorsqu’ils sont critiques vis-à-vis du gouvernement malien, le soutiennent contre les indépendantistes de l’Azawad car ils savent que si la boîte de Pandore des revendications ethnicistes s’ouvre, ce sera le début d’un vaste processus de déstabilisation régionale. »

Z.M.

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