On explique de moins en moins aux gamins ce qu’ils doivent être. Sois heureux, sois honnête, sois généreux, sois bon, sois fidèle, sois amoureux, sois un homme mon fils, sois une femme ma fille, sois en bonne santé. Non, au royaume de la superficialité de beaucoup de gens dans le monde et d’un grand nombre de Libanais, où la seule raison d’être, c’est avoir. On conjugue le verbe avoir au passé, au présent, au futur et surtout à l’imparfait. L’imperfection de l’avoir. L’imperfection parfaite de l’être. Quand on aime on ne compte pas. Ah ça. Comment peut-on penser une seule seconde que lorsqu’on a, on est. D’accord, quand on a un zizi, on est un garçon. Quand on a un kiki (eh, oui), on est une fille. On n’ira pas plus loin dans le psy. Avoir est vital. C’est nécessaire, pratique. Ça aide. Avoir de quoi manger, un lit, une maison. Ça c’est l’argent. Avoir une bonne santé. Rien ne l’achète. Un enfant. Des amis, de la famille, un boulot. De l’ambition, du succès, du mérite, du courage, de la dignité. Et puis (s)avoir. Savoir que ce ne sont pas des acquisitions. On peut acquérir, avec le temps, des principes. On peut acquérir ce qu’on veut/peut. Être riche, être célèbre, être craint. Mais être ? Sans adjectif, être. Est-on quand on a ? J’ai, donc je suis ? Malheureusement non. Heureusement non. Comment pourrait-on mesurer la quintessence de l’être si ce n’était que sur l’avoir. Chacun sa méthode. Grâce à la réussite, on peut devenir quelqu’un. Pas de bien si on ne l’a jamais été. Toujours ce même pied de nez du verbe être au verbe avoir. Pourtant le verbe être s’est fait avoir. On l’a laissé de côté, oublié. Oublié que sans lui on n’a rien du tout. C’est bien beau d’avoir tous les modèles de la dernière collection Alexander Wang, on ne sera pas forcément stylée ni élégante. Une enfant gâtée ? Elle l’est. Bien beau d’avoir dix voitures, 150 sacs, 320 paires de Berlutti, 2 bateaux, pour finalement ne pas être satisfait. Enfants à papa ? Ils le sont. Bien sûr on peut avoir et être. Être honnête, heureux, généreux, bon.
Le grand hic qui se pose aujourd’hui c’est que les qualités s’amoindrissent et c’est inversement proportionnel au contenu du portefeuille. Le fossé se creuse. Au-delà des problèmes que ça peut engendrer, une question est intéressante. Que pensent ceux qui ont à propos de ce qu’ils sont, quand ils savent à l’intérieur, qu’ils ne sont pas vraiment ? Le soir quand ils posent la tête sur l’oreiller, le matin devant le miroir, en déjeunant avec des collègues, en voyageant avec des amis. Quand depuis très récemment on leur fait des salamalecs, qu’on s’étale comme une serpillère, quand on lèche le zefet sur le lequel ils marchent. Ils en pensent quoi ? Surtout quand ils ont eu, tard. Quand ils ont eu grâce à quelqu’un d’autre. Quand ils ont reçu. Comment se voient-ils ? Comme ils ont toujours été? Comment se sentent-ils face à ceux qui ont toujours été ou ceux qui sont ? Le paradoxe de toute cette histoire, de ce duel vieux comme la nuit des temps, c’est que l’un et l’autre des deux verbes se sont perpétuellement cognés, associés, enviés. Ce qu’avoir a toujours voulu être, être a toujours voulu avoir. Éternelle dualité entre l’intérieur et l’extérieur. Et cette satanée cupidité malheureusement insatiable. Je veux tout, tout de suite. J’ai. Enfin, j’ai. Et cette quête sans fin qu’est être, ce désir d’absolu, d’éternité. Exister, devenir. Vouloir, convoiter. Je pense, donc je suis ? J’ai, donc je ne pense plus ? Le matériel, l’immatérialité. Laisser derrière soi ce qu’on a été et pas ce qu’on a eu. Je préfère ne rien emporter avec moi au paradis et laisser une trace pour avoir été. À la hauteur, une bonne mère, une amie fidèle, une femme.
Et si je devais choisir entre les deux auxiliaires, moi qui aime le verbe, je préfère être et ne rien avoir, que d’avoir et ne rien être.

