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Liban: nouvelle génération «hypersexualisée»? - Sexualité

Liban: nouvelle génération «hypersexualisée»?

Longue est la liste des contraintes qui entravent le parcours des jeunes au Liban. En l’absence de perspectives claires pour un avenir meilleur, la jeunesse, souvent en déroute et en proie à des crises d’identité, semblerait trouver refuge dans une sexualité plus libérée. L’est-elle vraiment?

À bien des égards, on est tenté de croire que l’influence occidentale a enfin eu raison des us et coutumes traditionnels au Liban. Ici, chaque soir dans les boîtes «in» de Beyrouth, les apparences suggèrent une émancipation nouvelle que beaucoup digèrent mal. Qu’elles dansent sur le bar en microjupe ou qu’elles se trémoussent contre une barre de pole dance, nos jeunes poupées Barbie savent plaire, au grand bonheur de messieurs. Les sofas sont de circonstance, l’époque est au principe de la hâte ; l’exhibition en couple est de mise. En fin de soirée, on déserte souvent le terrain de guerre à deux pour calmer un appétit sexuel que l’alcool a su aigrir. Pourtant, assumer que la sexualité des jeunes au Liban s’est enfin libérée est trop simpliste. Le tabou du sexe est bien là.
«Le sexe est tabou au Liban comme ailleurs», affirme Dr Sandrine Atallah, sexologue et hypnothérapeute médicale. «Le sexe touche en fait à ce qu’il y a de plus intime, et comme on ne parle pas de notre vie intime, on évite de parler de sexualité. Au Liban, le tabou de la religion rend les choses plus compliquées, et comme la sexualité avant le mariage est interdite par la loi, on se retrouve avec un tabou à trois niveaux: celui de l’intime, de l’illégal, et de l’antireligieux. Pourtant, il faut savoir que les choses changent chez les
adultes comme chez les jeunes, mais de façon plus rapide pour les nouvelles générations.»
«Prendre comme exemple la population de Beyrouth ou du Skybar n’est pas vraiment représentatif des jeunes, ajoute Atallah. Nous sommes encore une société très conservatrice sur l’ensemble du pays, mais avec des disparités liées au niveau d’études et à l’éducation des parents. Il est vrai qu’on observe des changements à tous les niveaux, même si cela se manifeste parfois en surface. Les jeunes sont plus indépendants, les hommes et les femmes retardent le mariage qui n’est plus un but, et par conséquent acceptent d’avoir plus d’expérience sexuelle puisqu’on ne peut pas attendre indéfiniment quand on sait que ça ne va pas être pour tout de suite. Aussi, on assiste à un enrichissement des pratiques chez les jeunes où la sexualité est en train de devenir plus réciproque, où la femme cherche satisfaction tout autant que l’homme. En société, on accepte beaucoup mieux les homosexuels et la diversité. Mais même si les jeunes ont des rapports sexuels avant le mariage, cela ne veut pas dire qu’ils ont une sexualité mature, ni très compulsive, ni très émotionnelle. Tout est personnel, on voit vraiment de tout. Des jeunes qui savent se protéger, qui ont eu un parcours sexuel sain, et d’autres qui n’ont pas encore eu de rapport sexuel à 25 ans et se retrouvent avec des prostituées, etc.»

La pression sociale et religieuse
Et de poursuivre: «Jusqu’à présent, beaucoup de filles qui subissent encore la pression sociale et religieuse liée à la virginité vont vers l’hyménoplastie ou se tournent vers des pratiques comme la sexualité anale alors qu’elles n’y prennent aucun plaisir. Elles subissent la sexualité au lieu de l’assumer car le jugement existe encore; on a peur du regard des autres. Et les contradictions sont nombreuses. Par exemple, on juge que l’homme doit acquérir de l’expérience en matière de sexe, mais pas la femme. D’où va-t-il donc se l’acquérir?»
«J’ai donné des conférences dans beaucoup d’écoles, souligne Sandrine Atallah. Dans les écoles conservatrices, les jeunes pensaient qu’il fallait se préserver pour le mariage, que l’homosexualité était horrible et qu’il fallait trouver un moyen pour refreiner ses pulsions sexuelles. À deux pas, une autre école offrait un échantillon d’élèves qui avaient déjà eu leurs premiers rapports sexuels. Il y a vraiment de tout.»
Quant au niveau de sensibilisation des jeunes au Liban, Atallah explique que «beaucoup de jeunes n’ont pas encore les bonnes informations, ne savent pas comment se protéger, et peu en parlent à des professionnels». «Je reçois encore de jeunes personnes qui pensent ne pas avoir une bonne érection car ils se sont masturbés!»
souligne-t-elle.
Animatrice d’un talk-show télé qui porte sur le sexe à la LBC, Dr Atallah estime que l’émission a été beaucoup plus acceptée par les jeunes que par les adultes «qui ont été perturbés par le programme». «Parler de sexe les met mal à l’aise quand ils ont atteint l’âge adulte et ne sont pas suffisamment épanouis sexuellement», relève-t-elle.
Aujourd’hui, de nouvelles tendances apparaissent dans le monde du sexe, telles que le concept «friends with benefits», le cybersexe (via Internet) et l’usage fréquent des «sex toys». «Des tendances nourries par l’Occident», selon Atallah, qui pense toutefois que la jeunesse libanaise a mal compris le modèle occidental. «Même si on ne pense pas à l’engagement et au mariage tout de suite en Europe, les jeunes pensent à se mettre en couple. Ici, on croit imiter l’Occident en multipliant les partenaires sexuels, en allant vers la performance et l’accumulation. L’excessif peut aider à briser les tabous», dit Atallah, citant les événements de 1968 en France, «mais il faudra retrouver une vie plus normale plus tard après cette période de transition que nous vivons». «Cela est l’aboutissement naturel des choses à moins que le fanatisme dans la région augmente, poursuit-elle. Tout dépend donc de la situation politique et du travail au niveau des lois. Pour libérer la sexualité, il faut qu’elle soit laïque, il faudrait la repositionner par rapport à la religion.»

L’usage de la contraception
Au Liban, s’enquérir auprès des élèves du secondaire sur leur comportement sexuel est culturellement trop sensible, mais il est moins sensible chez les étudiants universitaires. Si les statistiques sont peu nombreuses, une étude menée en 2005 sur des étudiants universitaires à travers le pays par les professeurs Bernadette Barbour et Pascale Salameh a révélé que près de la moitié des hommes, mais moins de 20 pour cent des femmes, ont déclaré avoir eu une relation sexuelle avec pénétration. Parmi ceux qui ont déclaré avoir eu des relations sexuelles, deux tiers des hommes ont utilisé la contraception (préservatifs principalement), mais seulement un quart des femmes ont eu recours à la contraception (contraceptifs oraux principalement). La moitié des femmes sexuellement actives ont déclaré qu’elles se tourneraient vers l’avortement si elles devenaient enceintes. Selon la même étude, les endroits les plus communs pour le sexe étaient la maison quand les parents étaient absents, dans une voiture, ou dans un chalet. Près de 15 pour cent des étudiants actifs sexuellement ont dit avoir eu des relations sexuelles quand leurs parents étaient à la maison.
Pour Rola Yasmine, chercheuse en santé sexuelle et reproductive à l’AUB, collaborant avec le Dr Faysal el-Kak, gynécologue et président de la société libanaise d’obstétrique et de gynécologie, «il y a un réel sentiment de libération sexuelle chez les jeunes dans certaines régions, surtout les villes». «Il y a moins de pression pour fonder une famille juste après la fin des études, même si la pression existe encore, souligne-t-elle. Nous sommes après tout au Liban, et maman et papa veulent devenir grands-parents! Mais il y a une reconnaissance du corps, de ses besoins et de ses droits. Et chez nous, certains doivent se battre pour obtenir ces droits, et ce combat, je crois, a certainement
commencé.»
Si certains voient la prodigalité ou le libertinage se propager au Liban, Yasmine estime que ce n’est pas vrai. «Par exemple, la virginité est toujours appréciée, même si c’est beaucoup moins qu’avant, précise-t-elle. Tant qu’il y a des femmes qui optent pour une hyménoplastie aujourd’hui, cela montre que la virginité a encore une valeur. Mais il faut noter ici que la virginité est subjective: une femme qui aurait des rapports sexuels anaux ou oraux pour protéger l’hymen serait-elle vierge, ou une femme avec un hymen recousu? On peut avoir des relations sexuelles orales sans les percevoir comme une activité sexuelle, ou s’allonger nu près de quelqu’un et ressentir une intense expérience sexuelle.»

L’éducation sexuelle
Par ailleurs, une étude a été menée par les professeurs Barbour et Salameh en 2009, pour évaluer les connaissances et les pratiques en matière de contraception des étudiants libanais dans le cadre d’universités publiques. Le niveau des connaissances s’est avéré faible. La majorité des garçons (73,3%) et peu de filles (21,8%) ont déclaré avoir déjà eu des rapports sexuels: la majorité des garçons avaient utilisé un préservatif (86,1%), mais les filles n’avaient généralement pas utilisé de contraceptifs (75,6%). Les sources dont les jeunes puisaient leurs informations concernant le sexe étaient les livres, les médias, les amis et l’école, mais jamais les professionnels.
«Nous mettons beaucoup d’efforts pour éduquer la jeunesse sexuellement, explique Yasmine. Même si tout ce que l’on enseigne n’est pas appliqué, il est essentiel d’en parler en un premier temps, surtout par exemple quand on parle d’autonomie corporelle, choisir ce qu’on veut faire de son corps. Certains disent qu’il ne faudrait pas parler aux jeunes de sexe pour ne pas les encourager à s’y mettre, mais ils s’y mettront dans tous les cas, mieux vaut qu’ils soient bien informés. Les tout jeunes accèdent à l’Internet pour trouver des réponses à leurs questions, mais on peut tomber sur de bonnes ressources comme sur des mauvaises. D’où l’importance d’établir un programme d’éducation sexuelle pour les écoles.»

À bien des égards, on est tenté de croire que l’influence occidentale a enfin eu raison des us et coutumes traditionnels au Liban. Ici, chaque soir dans les boîtes «in» de Beyrouth, les apparences suggèrent une émancipation nouvelle que beaucoup digèrent mal. Qu’elles dansent sur le bar en microjupe ou qu’elles se trémoussent contre une barre de pole dance, nos jeunes poupées...