L'éditorial de Issa GORAIEB

Angoisses de berger

L’éditorial de Issa GORAIEB
14/09/2012

Entre une visite papale et l’autre, que d’eau (pas toujours bénite) a coulé sous les ponts, que de changements sont intervenus au Liban même et dans son environnement arabe !

Il y a quinze ans, c’est essentiellement au cas libanais qu’était consacrée la venue de Jean-Paul II. À notre patrie rescapée d’une longue guerre fratricide mais ployant encore sous une double occupation, israélienne et syrienne, le souverain pontife exaltait, avec une sainte ferveur, sa qualité, sa vocation, de terre de message : d’exemple-type de concorde et d’harmonie entre les diverses familles spirituelles qu’abrite cette partie du monde.

Les armées occupantes sont parties depuis, sans que cessent pour autant, bien au contraire, les criantes ingérences étrangères. Sans qu’il redevienne nécessaire et même urgent, surtout, de rappeler aux Libanais eux-mêmes leur devoir de préserver, de faire fructifier, ce même trésor de diversité qu’ils ont tant de mal à gérer convenablement. Par-delà les trompeuses images d’Épinal, c’est bel et bien un modèle de division, de déchirement, de fragmentation qu’est redevenu en réalité ce Liban où l’on est en désaccord sur les questions les plus fondamentales : celles-là mêmes qui doivent être tranchées sans appel afin que puisse être édifié un État digne de ce nom, que voie le jour un peuple, une nation, en place et lieu d’un agrégat de tribus. Salutaire, providentielle visite donc que celle-ci, puisqu’elle rassemble dans une même et fiévreuse mobilisation, une même liesse, les Libanais de tout bord : cela au moment où la provocation rien moins qu’innocente que constitue la sortie du film L’Innocence des musulmans met en effervescence le monde arabo-musulman.

C’est pour les chrétiens de tout l’Orient au demeurant, et non plus les seuls libanais, que se déplace généreusement cette fois Benoît XVI. Mais c’est bien à partir du Liban une fois de plus, cet unique pays de la région à être doté d’un président chrétien, qu’il a choisi d’exprimer la profonde inquiétude que lui inspire le sort des fidèles du Christ dans une partie du monde qui a vu naître les trois grandes religions monothéistes, et que secouent aujourd’hui de sanglantes convulsions. Pratiquement effacés d’Irak sont désormais les chrétiens. En proie à l’abattement sont-ils en Égypte et en Tunisie, après l’arrivée au pouvoir de forces islamistes dont les accréditifs de modération, que loue en chœur un Occident visiblement dépassé par les événements, sont souvent contredits par les faits. Atterrés, affolés sont les chrétiens de Syrie, à la perspective d’un effondrement de ce régime dont ils apprécient le caractère minoritaire, et de la chape islamiste qui pourrait alors s’abattre sur eux. Et désespérément divisés enfin, les chrétiens du Liban, divisés non plus seulement sur les options internes, mais très précisément, et en grande priorité, sur la crise de Syrie.

Conformément aux orientations du synode de 2010 sur le Moyen-Orient, Benoît XVI exhortera tous ces chrétiens à s’associer aux musulmans dans l’édification d’un même destin à l’ombre de la diversité et loin de tout genre de fondamentalisme, mais en même temps à s’unir et à s’accrocher à leur terre. Bien qu’il se défende d’entreprendre un voyage à caractère politique, le Saint-Père ne sera probablement pas en mesure d’ignorer, dans ses déclarations publiques, un dossier aussi central, aussi déterminant désormais pour le devenir des chrétiens d’Orient, que celui de Syrie.

Le pape appellera à un arrêt des fournitures d’armes aux protagonistes de la crise, assurait hier le patriarche des maronites : souci plus que louable certes, même si les frustes kalachnikovs des rebelles ne sauraient faire le poids face aux jets de combat, hélicoptères, tanks et missiles livrés à profusion au clan des Assad. Toujours est-il que c’est sur ce point précis, littéralement obsédant, qu’ont besoin d’être fixés les chrétiens du Moyen-Orient, et plus particulièrement ceux de Syrie et du Liban : ont-ils vraiment intérêt à ce que perdure une dictature implacablement sanguinaire au seul motif qu’elle leur accorde protection, mais guère participation effective au pouvoir ? Ne leur vaut-il pas mieux, au contraire, aborder avec confiance les changements que commandent inexorablement les aspirations populaires, ce qui leur épargnerait de surcroît les représailles de la relève ?

Attendre, à ce stade, quelque solution papale à ce lancinant rébus ne serait, c’est bien le cas de le dire, qu’un vœu pieux...

Issa GORAIEB

igor@lorient-lejour.com.lb

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