Si tout se passe comme l’a donné à prévoir la journée du 22 avril, on se dirige droit vers une nouvelle présidence qui s’est elle-même proclamée « normale ». À l’heure où se prépare la seconde vague de la conjoncture économique la plus « anormale » sans doute de l’histoire de l’humanité, il importe de voir là un autre aspect du « French paradox » cher aux Anglo-Saxons. Le pays échangerait donc un homme qui fut ministre du Budget, ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, au cœur des grandes batailles de ces dernières années, pour éviter au monde – singulièrement à l’Europe des Vingt-Sept – un cataclysme auquel réchapperaient peut-être quelques rares États, contre un politicien qui n’a jamais fait partie d’un gouvernement et dont l’expérience en matière d’argent se limite à la supervision des dépenses du conseil général de la Corrèze et de la mairie de Tulle.
L’argent encore. Pour le moins ambigu, le rapport entretenu avec la richesse, que l’on feint volontiers de mépriser, que l’on s’acharne même à critiquer. Cinq ans après, on s’obstine encore, ignorant les multiples mea culpa, à rappeler le dîner du Fouquet’s, la virée à bord du yacht de Vincent Bolloré; on évoque comme une tare indélébile la propriété de la belle-famille au Cap Nègre ; on frappe d’anathème « l’ami des riches », en oubliant que, de gauche, de droite ou du centre, les prédécesseurs n’ont pas fait mieux.
Plus que jamais en ces temps de toutes les incertitudes, il est question d’économies ici, d’investissements là, le candidat socialiste et le président sortant s’ingéniant chacun à multiplier les mesurettes là où il faudrait des réformes en profondeur si l’on veut tirer les Français de leur morosité et de leur frilosité, eux qui, cigales plutôt que fourmis, sont assis sur un matelas de 3 000 milliards d’euros.
Assommés de slogans, gavés de promesses, les électeurs auront le temps, d’ici au 6 mai, de récupérer et de digérer avant de faire leur choix définitif. Avant-hier, ils ont voté avec leur cœur, et le taux de participation particulièrement élevé traduit un sens profond des enjeux ; au second tour, ils voteront – du moins faut-il l’espérer – avec leur tête, en oubliant au passage le « suffrage de la colère » qui a permis au Front national de s’imposer comme juge et partie. Rien n’est joué, s’est-on plu à répéter de part et d’autre ces dernières heures. Tel est le principal enseignement à tirer du premier tour.
On a dit, trop souvent, que la Constitution de la Ve République, œuvre de Michel Debré, était taillée à la mesure du Général, son principal sinon son unique inspirateur, puisqu’elle puisait largement dans son célèbre discours de Bayeux du 16 juin 1946. Il n’en reste pas moins que ses successeurs s’en sont fort bien accommodés jusque-là et que l’heure ne semble pas devoir être aux changements de fond mais de forme. Seul hic : lors de la crise du franc, le gouvernail était tenu par de Gaulle. Appelé à la rescousse, Antoine Pinay avait créé, avec Jacques Rueff, le franc lourd et contribué de ce fait à la seconde phase des Trente Glorieuses. Tout cela paraît loin aujourd’hui et l’on nage dans le flou, dans la « politique économique fantaisiste », ainsi que le Times de Londres qualifie la ligne suivie par le candidat socialiste. Là où un froid calculateur s’impose, on découvre un slalomeur qui alterne annonces de rigueur et mesures de croissance à venir (ah ! ces 60 000 nouveaux postes en cinq ans dans l’Éducation nationale...).
Hier, la France s’ennuyait. Ces jours-ci, et c’est autrement plus grave, elle est désenchantée.

