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Des rochers et des hommes

Ils étaient venus nombreux en cet hiver finissant. La petite église de Hardine, ce village du Nord accroché à flanc de rocher, émergeait d’un nuage de pâquerettes. Déserté par vagues, le hameau survit encore de la récolte des olives, une année sur deux, et des transferts d’argent des émigrés. S’il vieillit, c’est la faute à pas de chance. L’immense rocher qui le borde, plat comme la main et courant en pente douce vers la vallée, est sûrement de la famille des rochers de Tanios, un de ces promontoires donnant sur la mer dont parle Amin Maalouf et qui vous font déjà rêver de grands départs à l’âge des premiers pas.


Dans la petite église de Hardine donc, on célébrait une messe. Une fois n’est pas coutume – cent ans plus tard, une messe pour les absents et les oubliés. Un jour d’avril 1912, à peine calmées les tempêtes de l’hiver, une douzaine de jeunes hommes du village, tournant le dos au grand caillou lisse et nu, à la famine, aux sauterelles, aux herbes sèches, à l’avenir bouché, avaient pris la mer. À Cherbourg, première escale après plusieurs jours de navigation, ils avaient vu le monstre avec ses quatre cheminées qui semblaient toucher le ciel. Il y avait dans ce spectacle de quoi oublier définitivement ce qu’on laissait derrière, la tendresse envahissante des mères, la sollicitude des pères, l’humble résignation des gens du village. À la seule vue du Titanic, ils avaient déjà le sentiment d’avoir avancé d’un siècle. Même en s’engouffrant dans les misérables cabines de 3e classe, ils se sentaient déjà riches de vivre l’exploit et de participer à l’accélération de l’histoire. Eux, ils iraient vraiment en Amérique. Pas comme ces malheureux que des rafiots pris à Marseille jetaient en Afrique du Sud en leur racontant des bobards. La suite, on la connaît. L’insubmersible a coulé le 15 avril, déchiré par des rochers de glace à la dérive. On a sauvé en priorité les locataires des premières classes et quelques dizaines de femmes et d’enfants. Les gens de Hardine n’avaient pas leur place sur les barques de secours. Si vous passez par là-bas, on vous racontera cependant qu’il y a eu un rescapé. Un homme tout petit de taille qu’on avait pris pour un enfant et dont une descendante, minuscule mamie burinée, surveille encore la cueillette des olives dans un temps arrêté.


Dans ce pays qui fuit sa mémoire, tant de choses restent encore à commémorer. Des naufragés, cent ans plus tôt, quelle importance au regard des drames qui ont suivi. Pourtant, quand on y pense, et mis à part son dénouement tragique, cette expédition force le respect. Ils étaient une cinquantaine de tous les coins du Liban, pauvres pour la plupart comme pouvaient l’être les paysans de ce temps-là. Avec ce courage, quand on n’avait jamais quitté son village, d’aller jusqu’au port, à des kilomètres de chez soi, à pied ou à dos d’âne, prendre des bateaux pour des pays dont on ne connaît même pas la langue. Être Libanais, au fond qu’est-ce sinon croire le plus naïvement du monde à son rêve, et le plus prodigieusement du monde, sauf iceberg, le réaliser ?

Ils étaient venus nombreux en cet hiver finissant. La petite église de Hardine, ce village du Nord accroché à flanc de rocher, émergeait d’un nuage de pâquerettes. Déserté par vagues, le hameau survit encore de la récolte des olives, une année sur deux, et des transferts d’argent des émigrés. S’il vieillit, c’est la faute à pas de chance. L’immense rocher qui le borde, plat comme la main et courant en pente douce vers la vallée, est sûrement de la famille des rochers de Tanios, un de ces promontoires donnant sur la mer dont parle Amin Maalouf et qui vous font déjà rêver de grands départs à l’âge des premiers pas.
Dans la petite église de Hardine donc, on célébrait une messe. Une fois n’est pas coutume – cent ans plus tard, une messe pour les absents et les oubliés. Un jour d’avril 1912, à peine...
commentaires (2)

Bravo Fifi.Ce sont les grandes visions qui inspirent les libanais.Tout ce qui nous entoure a commencé par une idée, une intention. Être Libanais c est Oser changer mettre le cap sur ses rêves . Nazira.A.Sabbagha

Sabbagha A. Sabbagha

03 h 45, le 19 avril 2012

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Commentaires (2)

  • Bravo Fifi.Ce sont les grandes visions qui inspirent les libanais.Tout ce qui nous entoure a commencé par une idée, une intention. Être Libanais c est Oser changer mettre le cap sur ses rêves . Nazira.A.Sabbagha

    Sabbagha A. Sabbagha

    03 h 45, le 19 avril 2012

  • Si joliment écrit,Fifi! et le rocher lisse qui pousse à partir,c'est magnifique! le mystère libanis vu avec tant de poésie,ça fait du bien pour commencer la journée..

    H

    01 h 53, le 19 avril 2012

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