Il y a quelques jours, Courrier international reproduisait un article de l’écrivain Emir Imamovic sous le titre : « Arrêtons de pleurer le Sarajevo d’antan. » Comment ne pas être interpellé quand on vit soi-même dans une ville pétrie de sa propre nostalgie ? Beyrouth, comme Sarajevo, a son avant et son après. Toutes les villes évoluent bien sûr, et plus souvent vers le pire que vers le meilleur. Mais quand une ville est littéralement interrompue par la guerre, son retour à la vie se fait dans une sorte d’accélération du temps. Tout se passe comme si on reprenait les choses là où elles s’étaient arrêtées, c’est à dire à dix ou vingt ans de distance. Très vite, dès la certitude d’une paix durable, les habitants reviennent. Les plus chanceux se relogent dans leurs anciens domiciles, mais la fracture sociale et communautaire n’autorise pas toujours ces retours. Les voisinages changent, les quartiers perdent leur mixité et sombrent dans une terne monochromie. Des personnes qu’on avait connues vaillantes à la veille des premiers combats ont pris de l’âge ou disparu. Beaucoup ont choisi de partir sans se retourner. La première douleur des « revenants » est de constater que leur paysage affectif a changé. Ceux qu’on croisait le matin en allant au travail, les petits commerçants, les artisans, les enfants que le bus scolaire ramassait avec les vôtres. Page tournée. Avec frénésie.
Le parc immobilier, d’une part tombé en décrépitude, de l’autre gravement endommagé par la sauvagerie des combats de rues aux obus de mortier, ou tout simplement surévalué à la hausse pour répondre à une demande rassurée par le semblant de sécurité, le parc immobilier, donc, subit le sort qu’on connaît : démolition, reconstruction. Démolition de petites habitations familières, à dimension humaine, entourées de jardinets rafraîchis par un bassin. Il y poussait trois ou quatre arbres fruitiers : néflier, oranger, bigaradier, citronnier ; parfois un olivier, un magnolia, un jacaranda ou un cyprès étranglé par un bougainvillier dément, la végétation de Beyrouth. Reconstruction à une échelle inhabituelle pour la ville. Rarement « avant » avait-on vu d’immeuble dépasser 15 étages. C’est devenu la dimension de base. Quand on ne croise plus les mêmes personnes, qu’on ne retrouve plus son paysage familier, même criblé de schrapnels et de balles, où vit-on ?
C’est ce dépaysement continu qui nous sert désormais de ville, et la nostalgie qui l’accompagne avec cette mise en danger constante de nos repères familiers. Arrêtons à notre tour « de pleurer le Beyrouth d’antan ». Il est vital de sortir de ce deuil pour libérer la ville du poids d’un passé fantasmé et lui offrir la liberté d’inventer son présent. Car ce que nous sommes aujourd’hui, les relations que nous tissons ou pas avec notre environnement et notre entourage, ceux qui partent et ceux qui arrivent, les architectures qui nous déstabilisent, Beyrouth l’a vécu tant de fois. Dans cent ans, d’autres y songeront avec mélancolie.
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Laissez les morts enterrer les morts...vous parlez de quequechose qui n'existe plus...
04 h 58, le 13 avril 2012