Le tournant en épingle à cheveux a commencé par susciter l’étonnement, puis l’admiration. Hier, il commençait à inquiéter les adeptes d’un angélisme à tout crin qui, en Égypte et ailleurs, soutenaient contre vents et marées qu’il n’y avait pas lieu de craindre l’intrusion dans la bergerie d’un loup devenu lui-même brebis – Allah seul sait par quel miracle –, que les Ikhwane d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier, que soixante ans de mise au ban du pays – pour ne pas remonter à l’ère du roi Farouk – les avaient assagis, qu’ils voulaient bien désormais jouer le jeu de la démocratie à l’occidentale. D’ailleurs, ajoutait-on, il suffisait d’écouter Khaïrat el-Chater pour s’en rendre compte : les héritiers de Hassan el-Banna ont enfin compris que 2012 n’est pas 1928, année de la fondation du mouvement.
Et c’est bien vrai qu’il y avait quelque chose de rassurant dans le ronronnement de ce brave homme, père de dix enfants, récemment sorti de prison où il a passé douze années, riche en millions amassés en une longue vie de labeur. Aux ambassadeurs occidentaux, aux sénateurs américains, aux émissaires de Wall Street qui se bousculaient à sa porte, soucieux de l’écouter, il répétait que l’islam signifie démocratie, capitalisme, protection des minorités. Accessoirement, il disait aussi que les Égyptiens voulaient, les récentes élections l’ont prouver, un État islamique – mais cela, ses visiteurs ne voulaient pas l’entendre.
Samedi dernier, la confrérie a rompu son engagement pris en plein « printemps arabe », et régulièrement rappelé par la suite, de ne pas participer à la bataille pour la présidence de la République, les 23 et 24 mai , et a franchi le Rubicon en posant la candidature de son principal bailleur de fonds. L’initiative ouvre la voie à une confrontation avec l’armée et consacre la rupture avec les libéraux et les laïques qui, la semaine dernière, avaient claqué la porte de la commission des 100 chargée de rédiger la nouvelle Constitution, rapidement imités en cela par les représentants d’al-Azhar. Plus grave, elle serait, cette initiative, annonciatrice de difficultés à venir dans les rapports avec les États-Unis et d’une crise dans les relations avec Israël. Surtout que la prochaine étape, murmure-t-on au Caire, porterait sur la formation d’un gouvernement puis sur le contrôle progressif des rouages de l’appareil étatique.
Pour le conseil de la Choura, instance suprême du mouvement, la décision n’a pas été facile à prendre si l’on en juge par un pointage préliminaire qui donnait 56 voix pour ce choix sur un total de 108. L’argument majeur qui a permis de récupérer certains des 52 opposants était qu’il convenait de tenir compte d’un risque de débordement salafiste, ce qui aurait affaibli leur position. De fait, Hazem Salah Abou-Ismaïl, chef de file des ultras, surfe sur une vague qui exige l’abolition du traité de paix avec l’État hébreu, voit dans l’Iran un modèle à suivre pour se distancer des USA, exige un strict contrôle de la vente d’alcool et veut imposer aux femmes un sévère code vestimentaire. Plus démocrate, tu meurs...
Au fil des jours qui ont suivi la chute de Hosni Moubarak, il devenait de plus en plus évident que la scène égyptienne était dominé par les Frères musulmans. Avec leur victoire aux récentes législatives, la probable élection dans six semaines de leur numéro 2 à la tête de l’État, l’affaiblissement continu de l’autorité du gouvernement Ganzouri, la dégradation de la conjoncture économique, ils se retrouvent projetés sur le devant de la scène, avec les risques que comporte une telle surexposition. L’institution militaire conserve dans sa manche une carte de choix qu’il lui suffirait, croit-elle, d’abattre pour bouleverser la donne : la candidature à la première magistrature du général Omar Souleimane, ancien vice-président du raïs et éventuel garant de la sauvegarde des immenses privilèges dont jouissent ses camarades.
Pour nombre de ses collègues du Parti de la liberté et de la justice, Chater est un salafiste qui ne veut pas dire son nom et qui est parvenu à éliminer – ou à pousser vers la sortie – ses adversaires, notamment Abdel Moneim Aboul Foutouh, un leader historique des Frères musulmans, lui aussi candidat à la présidence, Islam Loutfi, qui a fondé son propre parti, Kamal Helbawi, ou encore Mohammad Habib.
Emprisonné, l’homme avait fait paraître en 2005 dans le quotidien britannique The Guardian un article qui se voulait rassurant. « N’ayez pas peur de nous, écrivait-il. Nous sommes convaincus que les réformes démocratiques peuvent être à l’origine de la renaissance de l’Égypte. » Cela revenait à prêcher des convertis, à condition toutefois de définir l’identité des réformateurs et leurs convictions réelles.

