Les paisibles citoyens villageois abattus « par erreur », victimes de tirs aveugles à partir de drones, des exemplaires du Coran incinérés dans une décharge, seize personnes massacrées par un sergent de l’armée US : devenus fréquents, de tels dérapages ne pouvaient que susciter la colère d’une population par ailleurs durement éprouvée, prise en étau entre une troupe d’« infidèles » qui se meuvent en terrain inconnu et une milice qui entend « protéger » mais qui se montre impitoyable pour tous les « tièdes » soupçonnés de pactiser avec le Diable occidental. Hier, à Lashkar Gah, capitale de la province du Helmand, un tireur d’élite de l’armée régulière afghane a abattu deux militaires britanniques, dans un de ces incidents devenus fréquents, qualifiés de tirs « green on blue » (vert sur bleu).
À la suite de l’affaire des exemplaires du livre saint brûlés le 20 février, deux GI avaient été abattus en signe de représailles. Quarante-huit heures plus tard, alors que grondait la colère populaire, deux autres soldats puis six, puis deux autres étaient assassinés, malgré la promesse d’un châtiment exemplaire pour les auteurs de cet acte. Déjà en avril de l’an dernier, des scènes d’émeutes s’étaient produites à Mazar-e-Sharif, pour protester contre la provocation d’un pasteur protestant de Floride qui avait brûlé un exemplaire du Coran. Depuis 2007, les attaques contre des militaires de la coalition auront fait pas moins de 75 tués et 110 blessés, dont 75 pour cent ces deux dernières années. Il est clair que les « libérateurs » font plutôt figure d’envahisseurs et que la greffe est loin d’avoir pris, malgré toute la bonne volonté d’un commandement soucieux d’axer son action sur le social mais qui continue de se heurter à une opinion publique qui l’accuse de manquer de respect pour la religion islamique et pour une culture profondément enracinée dans les mœurs.
Dommages collatéraux et clashes se multiplient alors que l’Occident se prépare à un retrait sans avoir atteint les objectifs qu’il s’était fixés en se lançant dans une aventure donnée comme sans issue par tous les observateurs. Selon l’International Crisis Group, les tentatives du commandement US de prendre langue avec les talibans ne sauraient déboucher sur une paix durable, les efforts du président Hamid Karzaï étant jugés, eux, « désespérés, voire même dangereux » car susceptibles de provoquer des réactions négatives de la part de l’Alliance du Nord, du Hezb-i-Islami et des innombrables groupuscules d’opposition qui occupent une place non négligeable sur l’échiquier militaro-politique.
On voit mal les étudiants en religion accepter de s’asseoir à la table des négociations, eux qui ont juré de « couper la tête » de l’intrus « dans tous les coins où il est présent » et qui font feu sur les émissaires chargés par le pouvoir central de promouvoir les bienfaits d’éventuels pourparlers de paix. En faisant preuve d’une hostilité malgré tout mesurée à l’égard de Washington, Karzaï atténue passablement la mauvaise image d’homme de l’Amérique qui lui colle à la peau tout en se dotant d’une certaine marge de manœuvre quand sonnera l’heure du retrait des forces de l’Alliance atlantique, vers la fin de 2014. D’ici là, cette guerre qui s’éternise est perçue par l’Américain moyen comme inutile, à l’instar de l’expédition mésopotamienne dont l’image continue de hanter les mémoires, coûteuse en hommes et en argent au moment où l’économie s’engage sur la bonne voie, nuisible pour l’image des candidats à l’élection présidentielle de novembre prochain, enfin porteuse de risques incommensurables autant qu’imprévisibles.
L’Afghanistan est le théâtre de guerres qui se poursuivent presque sans discontinuer depuis une trentaine d’années. On a tendance à oublier que la lutte des Moujahidine contre l’Armée rouge remonte aux années quatre-vingt, qu’elle a été suivie par une guerre civile qui a duré de 1992 à 1996 et que leur arrivée au pouvoir n’a pas permis aux talibans de contrôler tout le territoire national. Chassés de Kaboul, les hommes du mollah Omar continuent à l’heure actuelle à contrôler de larges portions du territoire national et à détenir le monopole de la culture du pavot, principal source de leur financement.
Tout comme en Irak, où certains en sont venus, oubliant les atrocités dont il était l’auteur, à regretter le régime de Saddam Hussein, nombreux sont les Afghans qui jugent que la poigne talibane serait moins pénible à supporter que l’anarchie ambiante. Pour prouver le contraire, les Américains devront accomplir des miracles d’ingéniosité autant que de prodigalité. Difficile.

