Un romancier ou un cinéaste fou de science-fiction adorerait le pitch. Un pitch plutôt limpide : dans leur immense majorité, les partisans du Hezbollah sont soumis aux effets d’une hormone interne à chaque fois qu’ils sont face à une loi – la Loi fondamentale, la loi pénale, la loi d’une institution privée, peu importe... Cette hormone qui n’existe chez aucun autre Libanais, quelle que soit son appartenance confessionnelle, pousse automatiquement ces hommes et ces femmes à furieusement transgresser, puis dynamiter cette loi.
Naturellement, cette hormone n’existe pas. Ce qui prévaut, par contre, c’est ce systémique (dé)lavage de cerveaux minutieusement mené par le Hezb auprès de ses gens, cordialement invités, jour après jour, à ne suivre que les oukases du petit livre jaune du parti. Un ouvrage sans cesse remanié. Un véritable work in progress de déstructuration et de décomposition méthodiques du tissu libanais en deux catégories : la classe dominante des pro-Hezb et la sous-classe de tous les autres, chiites soient-ils ou pas. Bien sûr, ces pasdaran levantins n’ont rien inventé : tout au long des siècles et aux quatre coins du globe, chaque milice digne de ce nom n’a finalement fait que cela. Avec, évidemment, son lot de collabos – en l’occurrence, ici, les aounistes. Le document cuvée 2006 de l’église Mar Mikhaïl est décidément un bijou...
Sauf qu’il a dû être extrêmement embêté, le président (aouniste) de l’Université des antonins, lorsqu’un groupe de partisans hezbollahis s’est mis à prier en plein campus, comme en pleine mosquée, balayant d’un revers de missile Fajr ou autre tee-shirt noir les interdictions répétées en ce sens. À une prochaine fois le débat sur l’intérêt des établissements scolaires ou universitaires religieux, quels qu’ils soient ; à une prochaine fois les lamentations sur la non-primauté de la laïcité dans ce pays : en l’état, le fait qu’un étudiant s’engage à respecter les lois de l’université dans laquelle il s’est volontairement inscrit tombe sous le sens, et personne n’imagine un groupe de jeunes chrétiens installant une statue de la Vierge ou de saint Maron au cœur, par exemple, de l’Université islamique de Khaldé. À tous mes amis de la fac, qu’ils soient musulmans ou chrétiens, je n’ai qu’un mot : allez prier chez vous ! écrit sur sa page Facebook un jeune chiite inscrit aux Antonins.
Ce qui est évident, tellement que cela devient sous-entendu, pour tout le monde, ne l’est en aucun cas pour les aficionados du Hezbollah. Je viens du Sud. Cette phrase balancée par l’un de ceux-là en plein vol Paris-Beyrouth est d’anthologie. L’homme, comme on le lui apprend depuis bien (trop) longtemps, est convaincu, sincèrement et foncièrement convaincu qu’il n’est concerné par aucune loi, encore moins celle d’une compagnie aérienne. Convaincu que tout lui est donc non seulement autorisé, mais dû. Ce Je viens du Sud, comme si ce Sud n’appartenait qu’au Hezb et à ceux qui s’y soumettent, s’était alors transformé en kalachnikov, en Constitution, en jugement dernier, en passeport pour toutes les exactions, toutes les illégalités possibles et imaginables. Ironie du sort : seul un retentissant Et alors ? Je viens de Baalbeck, assieds-toi et tais-toi, asséné par un autre passager a pu, un minimum, calmer les hormones miliciennes du Je viens du Sud.
Le Hezbollah ne fait pas que ronger l’État de l’intérieur. Il s’est attaqué, consciemment ou pas, au socle : à ce reliquat fragile et bancal de coexistence qui ne peut exister et s’imposer que s’il y a équité entre tous les Libanais. Les caciques du Hezb pourront répéter pendant des jours et des nuits que ce n’est pas ce qu’ils veulent, leurs actes, un par un, surtout depuis quelques mois, prouvent le contraire : entre attaques et fermeture de débit de boissons alcoolisées au Liban-Sud, atteintes aux propriétés publiques et privées (Lassa n’était que la partie visible de l’iceberg...), constructions sauvages et illégales autour de l’Aéroport international Rafic Hariri, marche aux drapeaux noirs pour la Achoura au Metn et à Jbeil, pressions sur les FSI pour qu’elles acceptent, malgré l’accord Sleiman-Berry-Mikati, des femmes voilées dans leur rang, etc., tout montre la détermination du Hezb non seulement à donner l’exemple à ses partisans et à étendre au maximum l’amplitude et l’influence de son mini-État, mais à installer, sans aucun état d’âme, une véritable dystopie.
Le Tribunal spécial pour le Liban jugera et jaugera un jour la responsabilité du Hezbollah ou de quelques-uns de ses membres dans l’assassinat de Rafic Hariri et de ses camarades ; en attendant, il est plus qu’urgent que ce même Hezb soit jugé pour vandalisme moral, mental, sociétal, culturel et politique : il est aberrant, inouï et criminel que, bien davantage que le chrétien, ce soit le sunnite qui s’est profondément indigné de l’incident des Antonins.
Chaque jour davantage, la laïcisation de ce pays et une anamorphose définitive des mentalités deviennent aussi primordiales, aussi nécessaires que le désarmement du Hezb.

