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Conjuration

Enterrez-moi, enterrez-nous, enfants de la terre, enterrez vos mères. C’est le vœu terrible qu’ici, au Moyen-Orient où l’on fête les mamans avec le solstice du printemps, nous formons pour vous. Enterrez-nous parce que l’inverse est monstrueux, inconcevable, même avec des mots, et que cet inverse informulable, de toute façon, revient au même. Une mère qui enterre son enfant est déjà elle-même enterrée.


Sommes-nous les seules au monde à user de cette formule barbare pour dire toute notre tendresse, pour féliciter notre enfant, pour l’encourager ou lui demander une faveur ? « Enterre-moi. » L’injonction est si familière que personne n’y voit rien d’étrange. L’enfant lui-même y entend autre chose. Il entend « s’il te plaît », il entend « je t’aime », il n’entend pas le bruit métallique de la pelle ni l’effondrement mat de la terre sur la matrice qui l’a formé. Tant mieux. Prise à la lettre, cette sentence serait un cauchemar épouvantable.


On serait curieux de savoir d’où c’est venu, ce verbe devenu quasiment un vocatif, ce vœu confondu avec un nom. Mon enfant devenu mon « Enterre-moi ». Est-ce dû au nomadisme des origines ? Laissait-on derrière soi les morts aux charognards sans se retourner ? Les mères voulaient-elles marquer par leur sépulture un endroit sur la terre où leurs enfants pourraient venir les retrouver ? Peut-on faire avec cela de la psychanalyse à trois sous et lire dans la formule une demande claire faite à l’enfant de tuer sa mère (et oui, au lieu du père) ? Est-ce une autorisation détournée que nous donnons à nos enfants de nous empêcher de les étouffer, enterre-moi pour pouvoir enfin grandir, libère-toi de mon amour étouffant ? Ou une manière de chantage affectif, je peux mourir, tu sais, tu ne m’auras pas toujours à tes côtés ? Qu’importe. Quand on sait que chaque mère porte déjà un deuil inconsolable, celui de l’embryon puis du nourrisson qui faisait corps avec elle et qu’il a fallu littéralement remettre au monde, on se dit que dans cet « enterre-moi », il y a forcément un os.


Il y a surtout cette déchirante, cette insoutenable douleur qui n’en finit pas de se répéter, de voir les enfants victimes de la barbarie des guerres, des haines sectaires et des pouvoirs pervertis, fauchés comme du blé en herbe en cet interminable printemps des peuples arabes, déchiquetés par les obus, transpercés par les balles, et puis enroulés dans des couvertures, endormis avec ces paupières bleues, ce sourire cireux. Qu’ils soient de Toulouse ou de Gaza, de Homs ou de Marjeyoun, qu’on leur laisse, par simple et rudimentaire humanité, le temps d’enterrer leurs mères. Alors oui, enterre-moi, une conjuration. Et non, pas l’inverse.

Enterrez-moi, enterrez-nous, enfants de la terre, enterrez vos mères. C’est le vœu terrible qu’ici, au Moyen-Orient où l’on fête les mamans avec le solstice du printemps, nous formons pour vous. Enterrez-nous parce que l’inverse est monstrueux, inconcevable, même avec des mots, et que cet inverse informulable, de toute façon, revient au même. Une mère qui enterre son enfant est déjà elle-même enterrée.
Sommes-nous les seules au monde à user de cette formule barbare pour dire toute notre tendresse, pour féliciter notre enfant, pour l’encourager ou lui demander une faveur ? « Enterre-moi. » L’injonction est si familière que personne n’y voit rien d’étrange. L’enfant lui-même y entend autre chose. Il entend « s’il te plaît », il entend « je t’aime », il n’entend pas le bruit métallique...
commentaires (1)

Les conjurations, lors même qu'elles réussissent, ont le plus souvent de très funestes conséquences, parce qu'elles se font presque toujours contre le tyran et non contre la tyrannie comme on le vit malheureusement en à Gaza, Toulouse et revenant jusqu' à Homs . Antoine Sabbagha

Sabbagha Antoine

10 h 32, le 22 mars 2012

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Commentaires (1)

  • Les conjurations, lors même qu'elles réussissent, ont le plus souvent de très funestes conséquences, parce qu'elles se font presque toujours contre le tyran et non contre la tyrannie comme on le vit malheureusement en à Gaza, Toulouse et revenant jusqu' à Homs . Antoine Sabbagha

    Sabbagha Antoine

    10 h 32, le 22 mars 2012

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