Au fil du temps, la santé de la malade n’aura cessé de se détériorer : de 120 000 en 1990, les ventes étaient tombées à 8 000 une décennie plus tard, pour un prix qui pourrait paraître exorbitant : 1 395 dollars. Plus de démarcheurs désormais pour vous proposer des facilités de paiement, en général le versement mensuel de la modique somme d’une cinquantaine de dollars ; plus de concurrence effrénée non plus avec d’autres titres, tel ce World Book (22 volumes, le pauvre ! ) acheté uniquement par des établissements d’enseignement et des bibliothèques municipales.
Coïncidence ? Son troisième « Précis de mondialisation », Éric Orsena (écrivain, conseiller d’État) le consacre au papier, un outil, écrit-il, qui « est, de la planète, sans doute le miroir le plus fidèle et par suite le moins complaisant ». Il faut croire que c’est pour cette dernière raison qu’elle tend à disparaître, cette invention des Chinois adoptée par les Arabes après leur victoire de Samarkand en 751. L’auteur ne voit aucune menace du numérique mais note que « le papier, s’il continue d’exister, représentera une valeur de luxe ». Feignons d’y croire mais relevons dans le même temps qu’aux États-Unis, cette année, les ventes e-books ont fait un bond de 117 pour cent.
Pourquoi la crainte de voir disparaître le papier, pourquoi cette nostalgie qui, pour certains, pourrait paraître prématurée ? Parce que nous aurons pour longtemps encore l’impression que la chose écrite a toujours existé. Avant la découverte du feu, avant l’invention de la roue, il n’y avait rien, ou presque. Mais avant l’Internet, il y avait l’imprimerie et avant celle-ci le papyrus, les dessins sur les murs de la grotte de Lascaux vieilles de 17 000 ans, la gravure sur pierre. Il y avait, c’est bien plus récent, cette sensation à nulle autre pareille qui commence avec le choix de l’ouvrage, puis avec le simple fait de tourner les pages, et, enfin, une fois terminée la lecture, de ranger le livre sur une étagère, dernier geste avant que ne s’établisse pour longtemps cette étrange autant qu’inexplicable connivence entre lecteur et auteur.
Encyclopaedia Britannica contre Wikipedia : en 2005, la revue Nature publiait les conclusions d’une enquête qui avait permis de relever une moyenne de trois erreurs dans la première contre quatre dans la seconde pour chacun des 42 thèmes examinés. Une marge insignifiante, même si les responsables de la version imprimée avaient émis de sérieux doutes sur la validité du constat.
Billevesées que tout cela. Observons autour de nous plutôt le comportement de nos chères têtes – blondes ou brunes. Le nez collé à l’objet de tous leurs désirs, les enfants agitent fiévreusement leurs doigts sur les touches, qui pour botter dans le ballon, qui pour trouver réponses aux questions particulièrement ardues posées, en guise de devoir, par le maître. Tout est là, sur écran tactile, à portée de connaissance. Des professeurs vous diront les ravages causés par le copier-coller, que des sites spécialisés permettent de débusquer, ou encore à la mémoire qui n’est plus sollicitée puisque tout est sur une tablette toujours accessible car aisément transportable. Relativement jeune, ce nouveau vade-mecum a de beaux jours devant lui – jusqu’à la prochaine découverte en tout cas, qui viendra bouleverser le nouvel ordre établi et modifier notre comportement, axé pour des années à venir sur la notion du lire court. Mais après, quand il s’agira de « donner du temps au temps » et de tourner le dos à la culture instantanée et provisoire pour une véritable « tête bien faite » ?
Rappelez-vous ce chef-d’œuvre du cinéma français où l’on voyait des hommes et des femmes prendre le maquis, chacun ayant retenu par cœur un livre afin que ne se perde pas ce qui fait la mémoire de l’humanité. C’était en 1966, un film tiré d’une fiction éponyme de Ray Bradbury et qui portait un titre évoquant le degré auquel brûlent les livres. C’est bien cela ? (Tapez « Truffaut+Fahrenheit 451 » )...
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*Sur la route du papier, Éric Orsenna, 324 pages, éditions du Seuil.

