« Où passes-tu l’été ? » c’est le genre de question banale que posent les institutrices quand elles veulent vous faire développer cinq lignes, à l’âge où l’on apprend à faire des choses avec les mots. Nous nous levions chacune à son tour, ânonnant un nom de villégiature, le plus souvent des lieux à la mode, Broummana, Beit Méry, Ajaltoun, Bhamdoun, Aley. Sofar, Deir el-Kamar pour les plus exotiques. À chaque rentrée du cycle primaire, j’ai attendu ce moment où l’on me demanderait le nom de mon village, et ce frémissement de fierté qui viendrait moduler la voix, l’étouffer sur la dernière syllabe. Ce nid d’aigle dans les montagnes du Nord, aucune de mes camarades n’en avait entendu parler. Mais à la manière des superhéros qui ont chacun une botte secrète pour recharger leur superpuissance, aussi grand soit le malheur qui pouvait m’arriver à l’échelle des malheurs scolaires, il me suffisait, en fermant les yeux, de me téléporter là-bas. À celles qui se demandaient comment je faisais pour ne jamais pleurer, même pas pour un zéro, un cahier perdu, une méchanceté, une écorchure, voilà, maintenant vous savez. Je filais à vélo sous les arbres et je savais où j’allais, et je savais d’où je venais. Il pleuvait du soleil en confettis sur mes joues.
Dans notre histoire récente (pas plus haut que la 4e ou 5e génération d’ascendants), il y a eu Beyrouth et nous avons tourné le dos à nos villages. Techniquement, cela s’appelle l’exode rural. Émotionnellement, c’est carrément une transplantation avec des racines qui cassent, des greffes qui peinent à prendre, des rejets douloureux. On comprendrait mieux, en évaluant les distances, la nostalgie d’un Vosgien « monté » à Paris que celle d’un Kesrouanais « descendu » à Beyrouth. Mais l’homme est ainsi fait qu’à la frontière même de son lieu d’origine il commence à se sentir étranger. Pour apaiser cette lancinance, beaucoup ont dévalorisé l’idée même du village, et surtout le villageois, ce concept que chacun aurait incarné s’il n’était parti, plus proche de l’ours mal léché que de l’animal domestique généré par les villes.
Le temps a passé, la guerre a achevé de couper les derniers liens de certains Beyrouthins avec leurs villages, mais elle en a renvoyé tout autant dans le giron plus clément de leur territoire généalogique. Ces lieux sont devenus des répliques miniatures de la capitale, avec leurs restaurants, leurs boîtes de nuit, leurs buffets du dimanche. Des immeubles de rapport ont poussé sur les vergers antiques et les promeneurs ne se hasardent plus sur les sentiers séculaires désormais asphaltés. On ne mesure pas la saudade des déplacés mais, n’étant pas revenus vivre sur les lieux perdus, il leur reste au moins un rêve à rêver. Plus dure est la réalité de ceux qui ont continué à fréquenter les lieux dénaturés de leur enfance sans y trouver la trace d’un souvenir.
À l’heure où point – j’allais dire enfin – un conflit qui aurait dû être un vrai débat sur la rédaction du manuel d’histoire, un constat s’impose : notre histoire nous fait horreur. Notre géographie nous déroute. Sans feu, presque sans lieu, sans passé et donc sans futur, nous sommes gens de l’immédiat. À ce présent qui nous reste, tentons au moins de donner un peu d’éclat, d’épaisseur, d’humanité, pour les enfants, plus tard. Pour qu’ils aient quelque chose à en lire.
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Celui qui s'évertue à me donner un nom que je n'ai pas, doit savoir que je m'en fous carrément de ses avis. Mais est-ce la JALOUSIE ou la HAINE, ou les DEUX ensemble, à l'envers du Monsieur dont il prononce le nom sans cesse qui le hantent ? AYB walla AYB , s'il connait le sens de ce mot.
14 h 00, le 08 mars 2012