L’ambassadeur français, Denis Pietton, hier à Antélias.
Optimiste. C’est en ces termes que l’ambassadeur de France au Liban, Denis Pietton, aime se qualifier. Selon lui, « l’optimisme doit être la qualité principale de tout diplomate ». S’appuyant donc sur cette merveilleuse capacité de voir les choses, Denis Pietton a donné hier soir une conférence sous le titre « la politique française au Proche-Orient », dans le cadre des « mercredis diplomatiques », une rencontre organisée par le Mouvement culturel – Antélias.
Pour l’ambassadeur français, « il n’est pas possible de parler aujourd’hui de la politique française au Moyen-Orient sans évidemment mentionner les révolutions arabes ». M. Pietton s’est dit très heureux de faire partie des générations qui ont connu des bouleversements aussi radicaux sur la scène internationale, comme la chute du mur de Berlin et du communisme en Europe de l’Est, et maintenant de voir le monde arabe en pleine ébullition, à travers ce qu’on appelle les révoltes arabes.
« Pour nous, Européens, ajoute Denis Pietton, il y a une certaine difficulté d’appréhender un phénomène qui se manifeste par des révoltes au niveau national et qui ont, chacune, leur particularité, même si on peut établir un lien commun entre elles. Il y a en effet quelque chose de remarquablement spontané dans ce mouvement qui traverse le monde arabe et qui a surpris tout le monde. »
« Ces événements nous ont obligés à réagir très vite », affirme-t-il, tout en admettant que les pays européens ont vécu dans un certain confort, en entretenant de bonnes relations avec des régimes à caractère autoritaire. « Nous avions trop facilement acheté la justification de ces régimes qui souvent consistait à dire que c’est en les soutenant qu’ils préviendront le développement de l’extrémisme religieux », ajoute M. Pietton.
Or, si on regarde ces révoltes, force est de constater que les mouvements islamistes n’ont pas été à l’origine des soulèvements populaires, même s’ils ont sauté dans le train de la révolution plus tard. Sans oublier les revendications sociales, « il est remarquable que ces révolutions soient venues du peuple dans une quête de dignité et de liberté, des termes qui relèvent finalement de la révolution française », a tenu à souligner l’ambassadeur.
Selon lui, les nouveaux régimes qui se mettent difficilement en place vont faire face à une demande sociale extrêmement forte. On le voit en Tunisie où il y a une classe moyenne bien ancrée et en Égypte où la misère reste une question qui concerne toute la société.
« Nous avons dû faire assez rapidement notre aggiornamento face à ce mouvement qu’il ne fallait évidemment pas contester, faisant ainsi “le pari du réalisme”, selon les termes du ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé. »
Wait and see
Il va donc falloir attendre et voir comment les mouvements islamistes vont réagir face aux développements et à la mise en œuvre de la démocratie et l’organisation d’élections libres. « Nous n’avons pas de difficulté de dialoguer avec eux à deux conditions : d’une part, qu’il y ait une claire renonciation à la violence et, d’autre part, qu’ils acceptent les pratiques démocratiques », déclare Denis Pietton.
Des élections ont ainsi eu lieu en Tunisie, en Égypte, mais aussi au Maroc, et l’on voit la victoire de mouvements qui se réclament à des degrés divers de l’islam. Le score élevé des salafistes en Égypte est « important et inquiétant » relève l’ambassadeur français, qui estime toutefois que les autres mouvements islamistes, comme Ennahda en Tunisie ou les Frères musulmans égyptiens, ne sont pas monolithiques (entre la jeunesse et la vieille garde, entre ceux qui se réclament d’une certaine islamo-démocratie à l’image des chrétiens démocrates en Europe, ou ceux qui prennent le modèle turc et d’autres qui ont des positions plus radicales).
« À partir du moment où on accepte les règles démocratiques, qu’on reconnaît la régularité des scrutins qui se sont déroulés, il faut accepter les résultats », estime ainsi le diplomate français, prônant une « vigilance amicale » envers ces nouveaux régimes qui représentent d’une certaine façon peut-être une identité nationale fondée sur l’islam.
Selon lui, il y a des éléments encourageants, puisqu’ils seront obligés de composer avec les autres partis politiques, en cherchant des partenaires pour former une coalition. « Les islamistes entrent forcément dans un processus de négociation avec d’autres formations politiques et c’est tout à fait le jeu démocratique. Du moment où l’on négocie, on fait des concessions », ajoute-t-il, relevant que « le véritable test dans ces pays sera de savoir si une alternance est possible ».
« L’autisme syrien »
Malgré son optimisme affiché, Denis Pietton revient sur la situation dramatique en Syrie.
Selon lui, Paris a toujours eu de bonnes relations avec Damas. Le président Chirac avait assisté aux obsèques de Hafez el-Assad, il avait même reçu Bachar bien avant qu’il succède à son père. En outre, le président Nicolas Sarkozy a voulu rétablir des ponts avec la Syrie après la brouille qui a suivi l’assassinat de Rafic Hariri. Au bout d’un moment, le président français a fait un bilan des relations avec la Syrie et a considéré que Damas n’a pas suivi le chemin espéré tant au niveau régional que bilatéral.
« Là-dessus, la révolte a commencé en Syrie, et on a vu combien la répression est atroce et féroce, et comment le régime s’enferme progressivement dans une impasse que j’ai qualifiée d’une forme d’autisme, surtout quand on entend les propos du président Assad à la télévision américaine récemment. On se demande s’il sait ou s’il veut voir la réalité autour de lui », affirme Denis Pietton, qui se dit heureux de l’implication de la Ligue arabe bien que son action piétine actuellement. « Nous essayons de notre côté de suivre la voie des Nations unies. Malheureusement, un certain nombre de pays, la Russie en tête, ne nous suivent pas », ajoute-t-il, affirmant poursuivre les efforts, n’abandonnant pas l’idée de faire condamner le régime syrien à l’ONU.
Le scandale palestinien
Concernant le dossier israélo-palestinien, l’ambassadeur français, qui était consul général à Jérusalem, affirme que le dossier palestinien lui tient à cœur, lui qui a vu les méfaits de la colonisation qui menace sérieusement de couper la Cisjordanie en deux, entraînant une impossibilité d’avoir un territoire contigu et donc cohérent pour un État palestinien. Selon lui, le « scandale du dossier palestinien est que tout le monde connaît la solution, alors que malheureusement la communauté internationale n’a pas été capable d’imposer une solution ». Il faut forcément une intervention internationale pour aboutir à une paix, car le problème est que les deux parties ne peuvent pas se mettre d’accord toutes seules, estime Denis Pietton, qui estime qu’aujourd’hui Israël est de plus en plus isolé, surtout avec les révoltes arabes et l’arrivée au pouvoir des islamistes qui aura sûrement un impact sur l’État hébreu. Selon lui, la France a pris ses responsabilités en votant en faveur de l’admission de l’État de Palestine à l’Unesco, tout en appelant le président palestinien Mahmoud Abbas à aller devant l’Assemblée générale des Nations unies et non pas au Conseil de sécurité où un veto américain l’attend.
L’ambassadeur français a terminé son intervention sur l’Union pour la Méditerranée (UPM). « C’est une idée qui reste visionnaire malgré les déboires qu’elle a subis parce que l’avenir de l’Europe, et en tout cas l’avenir de la France, passe par sa relation avec les pays méditerranéens. C’est l’enjeu de la nouvelle génération », conclut-il.


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