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À La Une - Causerie

Sophie Calle, sa vie e(s)t son œuvre

Pour honorer Walid Raad, lauréat 2011 du prestigieux prix international de photographie Hasselblad, Ashkal Alwan a invité l’artiste Sophie Calle, lauréate du même prix en 2010, à donner une conférence à Beyrouth. Le thème ? Son histoire, ou plutôt celle de ses œuvres intimement liées à sa vie.

L’artiste française a donné à Beyrouth une conférence retraçant les grandes lignes de son parcours.

Provocatrice et fantasque, Sophie Calle est une «faiseuse d’histoires», pour reprendre l’expression d’Hervé Guibert. Depuis 1979, cette plasticienne française de renom élabore une sorte d’art narratif autobiographique. Un travail qui consiste à faire de sa vie, plus précisément de son intimité, son œuvre. À travers des installations, performances, vidéos, photographies et textes, qu’elle présente dans les plus grandes galeries d’art contemporain, les musées (MoMa de New York, Centre Georges Pompidou, Centre national de la photographie, Musée d’art moderne de la ville de Paris, Palais de Tokyo), mais encore à la Biennale de Venise, où elle avait été invitée à représenter la France en 2007 avec «Prenez soin de vous». Une installation qu’elle avait construite autour d’une lettre de rupture qu’elle venait de recevoir et des commentaires suscités chez 107 femmes l’ayant lue!
Cela fait une trentaine d’années que Sophie Calle érige ainsi des passerelles entre l’art et la vie. Depuis 1980 et sa Suite vénitienne. Une œuvre mélangeant photos et notes, née de la filature d’un inconnu, «croisé dans la rue, revu, par hasard, le jour même à un vernissage» et qu’elle décidera de suivre durant 15 jours jusqu’à... Venise. «Un travail qui m’a valu d’être accusée d’intrusion dans la vie des gens», lance-t-elle, narquoise, au cours de la conférence.
En réalité, c’est la démarche opposée qui avait mené, un an plus tôt, Sophie Calle sur les chemins de l’art. Piquée par la remarque d’une amie sur ses draps, elle décide d’inviter des inconnus à occuper son lit, en s’y relayant toutes les 8 heures, durant une semaine! «Je regardais dormir ces personnes que je ne connaissais pas, je prenais des notes de leurs mouvements, leur respiration, leurs attitudes, de ce qu’elles me livraient d’elles-mêmes... et je les photographiais, indique-t-elle. Il se trouve qu’une des personnes que j’avais invitées à dormir dans mon lit était la femme d’un critique d’art, Bernard Lamarche-Vadel. Intrigué par l’expérience de sa femme, il a cherché à me rencontrer et m’a invitée à la Biennale de Paris. C’est grâce à lui et aux Dormeurs que je suis devenue artiste.»
«Artiste par accident, donc?», lui lance une auditrice. «Pas tout à fait», objecte Calle. «De par mon père, grand collectionneur (à l’origine du Musée d’art contemporain de la ville de Nîmes), je baignais dans cette ambiance. Le désir d’être artiste était inconscient chez moi. Ma rencontre avec ce commissaire d’exposition n’a fait qu’accélérer les choses.»
Étrangement, les figures paternelle et maternelle sont très présentes dans la vie, et donc l’œuvre, de cette artiste d’une liberté insolente. Sophie Calle, qui avouera, au détour d’une phrase, avoir «voulu faire quelque chose qui séduise mon père», racontera également comment elle avait installé une caméra près du lit d’hôpital de sa mère mourante pour capter et partager les derniers instants de vie de cette dernière, alors qu’elle se trouvait loin d’elle. Autour de cette tentative ratée – «les onze dernières minutes étaient insondables», dira-t-elle – elle réalisera, en hommage à sa mère morte, «Rachel, Monique», une exposition dans les sous-sols du Palais de Tokyo en 2010.

Jeu, contrôle et thérapie
La disparition, le manque sont, justement, des thématiques récurrentes dans le travail, de prime abord absolument ludique, de cette artiste, mais dont la démarche est, toutefois, souvent «thérapeutique». Un mot qui revient souvent dans son discours. Car Sophie Calle admet être «une dépendante affective» qui tente de maîtriser sa nature en s’«emparant d’une règle de jeu totalement arbitraire et en en faisant, par la simple obéissance, un rituel que je décide d’arrêter à telle date, tel jour, telle heure».
Créer une relation contrôlée à l’autre, conjurer l’angoisse de l’absence, soigner ses blessures (comme dans «Douleur exquise» en 2003, encore une installations née d’une rupture amoureuse), mais aussi se jouer des oppositions entre sphères privée et publique, entre (auto) fiction et réalité (en acceptant notamment d’entrer comme «personnage» dans Léviathan, un roman de Paul Auster), Sophie Calle fait, en somme, de l’art avec la «matière» que met à sa disposition la vie. Se jouant des a priori et inversant les rôles, elle se fait elle-même suivre par un détective privé après avoir suivi des gens en filature, (La Filature, diptyque de textes et photos), s’infiltre dans la tête des non-voyants (dans ses travaux sur Les aveugles en 1986 et Couleur aveugle en 1991) et met en scène son intimité après être entrée en effraction dans celle des autres. Notamment dans L’hôtel où, s’étant faite embaucher comme femme de chambre, elle enregistre des traces laissées par les occupants des chambres, ainsi que dans Carnet d’adresses, une enquête sur le propriétaire d’un annuaire téléphonique personnel trouvé par hasard dans la rue et qu’elle publiera sous forme de feuilleton dans Libération. «Ce qui a donné lieu à un grand débat au sein du journal sur les différences de statuts entre journaliste et artiste», signale-t-elle.
Résumer l’ensemble du parcours de Sophie Calle en une heure trente de conférence et, par extension, en un article de journal relève de l’impossible. Elle-même s’amusera d’ailleurs à garder le suspense en interrompant le récit de son premier voyage au Liban en 1971. «J’avais vendu ma moto pour acheter mon billet d’avion pour Beyrouth. À peine arrivée, je me retrouve dans une grève d’ouvriers d’une usine de biscuits en plein centre-ville. J’étais à l’époque militante pro-palestinienne et j’ai voulu exprimer mon soutien à cette cause...», dira-t-elle. La narration de son séjour libanais s’arrêtera là, faute de temps. «Je vous raconterai la suite la prochaine fois», conclura-t-elle farceuse.
L’impression que laissera la rencontre* avec cette artiste joueuse, souvent taxée de voyeurisme et d’égocentrisme: c’est que l’irrévérence du ton – comme de la pratique – dissimule chez elle une réflexion sur la vulnérabilité de l’être humain!

* La rencontre avec Sophie Calle a été organisée par Ashkal Alwan, en collaboration avec la fondation Hasselblad, l’ambassade de Suède et la galerie Sfeir-Semler.
Provocatrice et fantasque, Sophie Calle est une «faiseuse d’histoires», pour reprendre l’expression d’Hervé Guibert. Depuis 1979, cette plasticienne française de renom élabore une sorte d’art narratif autobiographique. Un travail qui consiste à faire de sa vie, plus précisément de son intimité, son œuvre. À travers des installations, performances, vidéos, photographies et textes, qu’elle présente dans les plus grandes galeries d’art contemporain, les musées (MoMa de New York, Centre Georges Pompidou, Centre national de la photographie, Musée d’art moderne de la ville de Paris, Palais de Tokyo), mais encore à la Biennale de Venise, où elle avait été invitée à représenter la France en 2007 avec «Prenez soin de vous». Une installation qu’elle avait construite autour d’une lettre de rupture qu’elle...
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