Au vu des événements dont le monde arabe est le théâtre depuis près de deux tiers de siècle (c’est un 30 mars 1949 que Husni Zaïm inaugurait en Syrie la kyrielle des putschs), l’apprentissage de la démocratie se révèle une entreprise de longue, très longue haleine. Quoi de plus normal d’ailleurs si l’on songe, à titre d’exemple, qu’en France, soixante-six ans séparent la Révolution de 1789 de la IIIe République.
On voudrait croire que les affrontements de ces trois derniers jours ne constituent qu’une sorte de réplique au tsunami qui a emporté Hosni Moubarak si l’enjeu n’était pas d’une exceptionnelle gravité. Et si le peuple a retrouvé le chemin de la place al-Tahrir, avant de se replier sur la rue Mohammad Mahmoud proche, c’est qu’il éprouve quelque inquiétude face au comportement des généraux qui avalisaient hier – du bout des lèvres, ne l’oublions pas – le déboulonnement de la statue du Commandeur. Nul n’est dupe : il ne s’agit pas de l’ordre dans lequel doivent intervenir des législatives, une présidentielle et la promulgation d’une nouvelle Constitution, mais du rôle qui doit être celui de cette armée, simple garante de la loi et de l’ordre ou bien véritable (et redoutable) détentrice des pouvoirs.
Ces jours-ci, le sang a coulé, trente-trois personnes sont tombées, touchées quoi que l’on dise par des balles réelles. « Le peuple veut la chute du régime », scandaient les manifestants dimanche, signe qu’ils ne croient pas au changement intervenu après le 11 février, date du renversement du raïs. Ils répétaient aussi : « Les responsables du ministère de l’Intérieur sont des voyous », ou encore, plus grave : « Nous voulons l’exécution du maréchal Hussein Tantaoui », ministre de la Défense ces vingt dernières années et président du Conseil suprême des forces armées, un organisme qui perd ainsi sa feuille de vigne et au passage ses dernières feuilles de laurier. C’est que, au rythme que l’on cherche à imprimer à la normalisation, la désignation d’un nouveau chef de l’État ne devrait pas intervenir avant, au mieux, la fin de l’an prochain.
Inspirateurs, dès vendredi, du mouvement pour protester contre ce qu’ils considèrent comme une tentative des militaires d’inclure dans le projet de nouvelle Loi fondamentale une clause leur garantissant un rôle de premier plan au moins jusqu’en 2013, les islamistes ont fait semblant depuis de rentrer dans le rang. C’est ainsi que les Frères musulmans se sont mis « on hold », fidèles en cela à une bonne vieille tactique qui a fait ses preuves depuis la création de la confrérie, après avoir dénoncé « des pratiques inspirées de l’ancien régime ». Le gouvernement lui-même, en inconfortable position, n’est pas à l’abri des soubresauts, surtout depuis qu’hier le ministre de la Culture, Emad Abou-Ghazi, a présenté sa démission, suivi par tout le reste du cabinet, pour protester contre les graves incidents de ces quatre derniers jours. Au niveau de la rue, la crainte est grande de voir l’institution militaire prendre prétexte de la brusque détérioration de l’état de la sécurité pour raffermir un peu plus encore, comme elle le fait en ce moment, sa poigne à la tête du pays. Un porte-parole du CSFA ne vient-il pas de dénoncer les protestataires comme étant des « ennemis de l’Égypte » et d’accuser sans la nommer une chaîne de télévision (probablement al-Jazira) de verser de l’huile sur le feu ?
Il y a neuf mois, la conjonction de la grogne populaire et des manœuvres des groupes islamistes avait débouché sur la chute de Moubarak. Cette fois, le sentiment que Tantaoui et ses compagnons jouent la montre pourrait se retourner contre eux à mesure que, dangereusement, monte la tension. Les appels se sont multipliés en soirée pour l’organisation aujourd’hui mardi de nouvelles manifestations regroupant « des millions de personnes ». Le scénario catastrophe n’est pas loin, sans aucune personnalité « providentielle » ou institution « au-dessus de tout soupçon » vers laquelle se tourner.
Le chef du Foreign Office, William Hague, voit dans les événements du Caire « une cause de préoccupation importante » tout en n’étant pas inquiet outre mesure pour le printemps arabe. Ils ne doivent pas être nombreux, ses pairs, à éprouver un tel optimisme.

