–Est-ce la bonne manière de manifester votre mécontentement ?
–Vous ne seriez pas là à me poser cette question si nous n’avions pas déclenché ce mouvement violent.
Et le manifestant de poursuivre : « Il y a deux mois, nous étions 2 000 Noirs à défiler, dans le calme, devant le siège de Scotland Yard en signe d’appui à nos revendications. Pas la moindre ligne dans les journaux. » Il aurait pu ajouter : « Alors qu’aujourd’hui... »
À Tottenham, des jours durant à feu et à sang, un enfant sur deux vit dans la pauvreté et dans l’ensemble du pays il existe un million de chômeurs âgés entre 16 et 24 ans. Toujours dans ce secteur de Londres, situé dans la partie nord-est de la capitale, se produisaient en 1985 les pires émeutes des cinquante dernières années. Depuis, la situation socio-économique ne fait qu’empirer, avec son inévitable cortège d’actes de vandalisme et ses affrontements entre gangs rivaux. « Une honte, une menace pour la vie de millions de personnes », se désolaient les auteurs d’un rapport gouvernemental établi l’an dernier, au lendemain de semaines marquées par plusieurs décès de jeunes délinquants.
Les Bons Samaritains, les psychanalystes et les sociologues sont d’ores et déjà à pied d’œuvre, analysant les causes profondes de cette explosion, à rechercher dans l’inadaptation des jeunes générations aux nouveaux modes de vie la crise financière qui ébranle le monde, les défaillances du développement urbain et même dans la canicule estivale. Tout cela est bien réel. Mais, plus grave, il y a cet État – tous les pays, en fait, devenus terres d’asile pour les « damnés de la terre » – qui, généreux, ouvre grand ses frontières sans pour autant être en mesure d’assurer à ces masses le minimum requis pour une vie décente. Et sans que celles-là puissent s’adapter à une existence pour laquelle elles ne sont nullement préparées.
Tout a commencé la semaine dernière, quand Mark Duggan, un chef de bande de 29 ans, selon des témoignages concordants, a été abattu de deux balles tirées d’une mitraillette Heckler and Koch, une marque qui arme les représentants de l’ordre. La victime, est-il apparu, n’avait pas utilisé son pistolet BBM. Dès lors peut-on aller jusqu’à prétendre que l’homme a été tué de sang-froid ? Non, car la police a affirmé dans un premier temps avoir riposté à des coups de feu. On en est là pour l’heure et tant les communiqués officiels que les déclarations des porte-parole des diverses composantes de la communauté caribéenne vont dans le même sens : ne rien dire qui puisse enflammer davantage les esprits.
Quoi qu’il en soit, reconnaît-on, un fait est certain : si la mort de Mark Duggan a constitué le détonateur qui a mis le feu aux poudres, il ne saurait en aucun cas justifier le déchaînement de violence qui a suivi. Encore moins la réaction désordonnée, en tout cas tardive du gouvernement. Le Premier ministre, David Cameron, a hésité quarante-huit heures interminables avant de se décider à interrompre ses vacances familiales en Toscane, pour rentrer à Londres et superviser la gestion de la crise. Sa réaction a été jugée, à ses débuts, tardive et timide, en attendant la réunion aujourd’hui de la Chambre des communes dont les membres ont été rappelés d’urgence de leurs vacances.
Il faut croire que les mesures édictées jusque-là et le ton officiel n’ont pas aidé à circonscrire le sinistre. De fait, les flammes ont gagné Manchester et sa lointaine banlieue Salford, ainsi que Liverpool et Birmingham, avant d’être partiellement maîtrisées. Dans la capitale, étroitement quadrillée par 16 000 policiers (6 000 en temps normal) dont nombreux sont ceux qui relèvent des brigades antiémeute, le feu couve toujours sous la cendre.
Des cinq journées de terreur que vient de vivre un pays qui se préparait dans la fièvre à accueillir l’an prochain les Jeux olympiques, il reste un tableau consternant, celui d’un État débordé par les événements, écartelé entre la nécessité de protéger les citoyens et les impératifs de la bien-pensance, du « politically correct ». À des milliers de kilomètres de là, au Proche-Orient, la rue s’égosille depuis six mois à réclamer la liberté, la justice, la démocratie et n’obtient que de vagues promesses, des procès qui traînent et des élections reportées de semaine en semaine. Impuissance étatique ici, populaire là.
Guerres interminables et ingagnables, problèmes pour lesquels nul ne parvient à trouver des solutions, horizons bouchés... Qu’est-il donc advenu de « l’imagination au pouvoir » ?
*Le grand incendie de la ville de Londres avait ravagé le centre de la cité quatre jours durant, du 2 au 5 septembre 1666.

