Dans le magma de la pseudo-grande (et laide et stupide et stérile) politique libanaise, entre l’infamie du no hear no see au Conseil de sécurité concernant le génocide en Syrie et les propos clownesques et pitoyables de Nagib Mikati ; entre le beau sursaut républicain, civique et démocratique de Walid Joumblatt, premier responsable libanais à s’être publiquement rangé, fût-ce à son rythme, aux côtés du peuple syrien et qui a eu le bon sens de rappeler il y a quelques jours que la liberté des médias est aussi incontournable au Liban que les libertés publiques et politiques ; entre la naissance de la zone économique exclusive libanaise que le Hezbollah a déjà le culot de penser exclusivement sienne, soit pour y forer, soit pour s’en servir pour un nouvel aventurisme solo et mortel contre l’État hébreu, et entre les pitreries criminelles des aounistes, dans toute cette fournaise, un événement sera passé cette semaine plus ou moins inaperçu... Un événement gigantesque pourtant et qui aurait fait rugir de plaisir l’irremplaçable Laure Moghaizel, n’était-ce l’horreur de cette loi sur la violence contre les femmes que continue de défendre, entre autres, un Dar el-Fatwa pétrifié ; un événement qui a décollé un peu, si peu mais cela est toujours mieux que rien, le Liban de son âge de pierre mental, moral et politique : l’abrogation par la Chambre de l’article 562 du code pénal se rapportant aux crimes d’honneur.
Sur proposition de Samy Gemayel.
Un drôle de personnage que ce jeune député du Metn. Et un drôle de parcours. L’initiative des crimes d’honneur n’a rien de véritablement populaire ou de démagogique. Rien de très médiatique non plus. Il n’empêche : elle est tellement plus fondamentale, fondatrice même, que l’hyperfameux discours de Samy Gemayel pendant le débat de confiance – une intervention qui a fait plusieurs fois le tour audiovisuel, électronique et écrit du Liban. Et pour cause. Ces mots, applaudis ou conspués, vénérés ou haïs, l’ont catapulté, à moins de 31 ans (il aura donc 34 ans à la prochaine élection présidentielle...), dans l’âge public adulte ; ces mots resteront comme son certificat de naissance politique, la fin de sa puberté.
Il y a du bipolaire dans ce jeune homme. Professionnellement. Déjà. À la fois tribun show-off et législateur impressionnant ; calculateur et spontané ; réactionnaire engoncé dans son attirance obsessionnelle de la droite nationaliste des années 40 et progressiste ; inconstant et persévérant ; vétuste et moderne ; têtu, pénétré de ce qu’il estime être sa très intouchable opinion et ouvert aux mondes ; occidental et phénicien tendance chrétienne ; Kennedy (mais lequel ?...) et rebeu, fédérationniste et libanais, ce garçon réussit le tour de force d’être à la fois l’un des plus virulents contempteurs du Hezbollah et leur ami – leur protégé. Et Nabih Berry en est lui aussi furieusement friand.
Une passion politique incongrue et suspecte, inversement proportionnelle à la haine et au mépris qu’affiche sans états d’âme ce chiisme politique à l’encontre de Nadim Gemayel (le cousin, le fils de l’idole, du modèle, du leader ultimo, du providentiel Béchir dont il collectionnait les posters sur les murs de sa chambre) et à l’encontre de Samir Geagea et de ses FL.
Adoubé par son père Amine, parachuté par les cruautés ignobles de la politique : le martyr de son frère Pierre, le vilain petit canard d’une des familles les plus political beast du Liban, a tout pour devenir un cygne.
À une condition. Irréversible. Ne pas/plus abonder dans les combines pouilleuses d’un 8 Mars déterminé à scinder les chrétiens de l’opposition et à réfléchir déjà à l’après-Michel Aoun en termes de gain électoral chrétien. Samy Gemayel ne survivra politiquement, surtout sur les courts et moyens termes, surtout dans les tsunamis de la prochaine chute du gang Assad, qu’au sein d’un 14 Mars plus soudé et plus solidaire que jamais. Exactement comme Saad Hariri, Samir Geagea et tous les autres défenseurs de ce Liban rêvé et conçu par la révolution du Cèdre. Samy Gemayel pourra être un leader. National même. Les jeunes suivraient. Si et seulement si il accepte de mettre de côté, le temps qu’il faudra, l’individu au profit du collectif, du 14 Mars au sein duquel il est obligé de ramener les Kataëb, un 14 Mars placentaire et seul à même, en dépit des rivalités d’ego surdimensionnés, de lui ouvrir une voie peut-être princière – le 14 Mars et uniquement le 14 Mars.
Sauf, bien sûr, s’il souhaite transformer ses Kataëb, à terme, en un nouveau CPL vassal et dhimmi.

