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Vénérations

Pour ceux qui n'ont pas réussi à contourner la censure imbécile qui a fait interdire au Liban Valse avec Béchir, le film d'animation d'Ari Folman, j'ai envie de raconter la scène clé. Un soldat israélien, fraîchement débarqué avec sa brigade à Beyrouth-Ouest l'été 1982, reçoit l'ordre de tirer un déluge de feu sans savoir ni sur qui ni pourquoi. La brigade est prise pour cible par des tireurs embusqués. L'homme a peur et se sent vulnérable. Il met cette fragilité sur le compte de l'arme qu'il a dans les mains. Il est persuadé que s'il prenait la mitrailleuse de son voisin de tranchée, sur laquelle il a été dûment entraîné, il serait moins terrorisé. De fait, après une courte discussion, il la lui arrache. On le voit alors, l'arme à son bras comme une femme, traverser la rue, zigzaguer en dansant entre les balles adverses, tournoyer, ondoyer en une sorte de transe, grisé d'adrénaline. Dans cette valse sans doute brève, mais qui semble durer une éternité, les portraits de Béchir qui tapissent les murs de la ville s'impriment sur les rétines du soldat. Plus loin, constatant que les gens de ce pays portent le même Béchir en effigie sur leur corps et sur tous leurs objets domestiques, le soldat se dit que ce peuple a pour cet homme la même adoration qu'il aurait eue, lui, pour David Bowie.
Cette scène a ravivé en moi une vieille question : pourquoi les Libanais sont-ils idolâtres ? D'où vient, surtout en cette période électorale, que les dirigeants politiques soient traités par les foules comme des prophètes ? Que la moindre de leurs apparitions publiques soit accueillie dans une sorte de délire ? Que se manifeste cet étrange besoin de les toucher, ou de capter un sourire, ou juste un regard, fut-il distrait ? Le phénomène se répète dans tout le monde arabe. Il suffit qu'un homme reçoive le pouvoir, pour que ceux-là mêmes qui l'ont intronisé baisent le sol sur son passage et s'époumonent à promettre leur « âme et leur sang », formule consacrée à force de redite, en échange de sa vie.
C'est pourtant sous nos latitudes que sont tombées les premières idoles et qu'un Dieu unique s'est révélé. C'est ici qu'assoiffés de liberté, les peuples archaïques ont, les premiers, méprisé la matière et ouvert une brèche à l'esprit. Par une curieuse inversion, deux millénaires plus tard, c'est en vénérant des hommes ordinaires que les foules croient compenser la part du divin qui les déserte.
Si seulement nous avions un David Bowie ou quelque artiste grandiose à donner en pâture à notre idolâtrie, nous serions moins enclins à lui laisser investir le domaine du politique, le seul où le chef est avant tout un serviteur. Le seul où il ne peut se montrer que de dos : comment, sinon, serait-il un guide ? 
Pour ceux qui n'ont pas réussi à contourner la censure imbécile qui a fait interdire au Liban Valse avec Béchir, le film d'animation d'Ari Folman, j'ai envie de raconter la scène clé. Un soldat israélien, fraîchement débarqué avec sa brigade à Beyrouth-Ouest l'été 1982, reçoit l'ordre de tirer un déluge de feu sans savoir ni sur qui ni pourquoi. La brigade est prise pour cible par des tireurs embusqués. L'homme a peur et se sent vulnérable. Il met cette fragilité sur le compte de l'arme qu'il a dans les mains. Il est persuadé que s'il prenait la mitrailleuse de son voisin de tranchée, sur laquelle il a été dûment entraîné, il serait moins terrorisé. De...
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