Beyrouth coupé en deux, des heures interminables aux barrages pour passer d'un quartier à l'autre. Le paysage urbain rongé par une gale noirâtre. Les immeubles, dont la construction a été suspendue dès les premiers coups de feu de 1975, étaient envahis de réfugiés dont le linge séchait, éternellement, sur un fil tendu entre deux piliers de béton cancéreux. Ces pauvres hardes, parmi lesquelles se balançait à tous les coups un treillis militaire - signe que la famille avait cédé l'un des siens aux milices pour avoir le droit d'occuper ces semblants de murs -, éclaboussaient de leurs couleurs vives le désenchantement ambiant. Les ordures n'étaient pas ramassées. Juste brûlées sur place, à même les barils recyclés qui leur servaient de réceptacle, et leurs miasmes envahissaient les rues.
Hors de la ville, les régions qui se croyaient épargnées avaient quand même eu leur lot de massacres. Les mêmes barrages humiliants cernaient des villages tranquilles qui n'avaient rien demandé. Tout à coup le flot des déplacés défigurait de constructions hâtives et provisoires des lieux qui tiraient leur seule force d'avoir été oubliés du temps. À la laideur de la guerre répondait une esthétique de l'urgence qui suintait son angoisse.
C'est alors qu'ont commencé à fleurir sur les cimaises des aquarelles en forme d'épitaphes où se bousculaient d'improbables toits de tuiles émergeant de pinèdes irréelles. Dessine-moi une maison. La maison avait envahi le domaine de l'imaginaire. La maison abandonnée à laquelle on reviendrait un jour. La maison détruite que l'on reconstruirait. La maison repliée sur sa solitude à laquelle on redonnerait vie. En attendant, le fantasme se cristallisait en tuiles rouges, reliquat d'époques révolues. On ne concevait l'avenir qu'à rebours, croyant reprendre le temps là où il s'était arrêté.
Plus prosaïquement, ce mal de toit, endémique, douloureux, n'est que le symptôme du désir des Libanais de tromper leur précarité en la figeant dans la pierre. D'arrêter leur quête éperdue d'un ailleurs. D'être là, de se poser une fois pour toutes, sans que les guerres des caciques et de leurs sujets imbéciles ne les délogent à nouveau ■

