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Sur un rocher

Ce n'est pas de la neige, tout ce blanc dans les abricotiers. À moins que la neige ne se soit épanouie en floraison furtive, ce jour de mars pas encore printanier. Sur le lacis incertain qui longe la montagne au-dessus du littoral, alors que le temps n'est plus à la neige et pas encore aux fleurs, c'est bonheur de traverser ce tourbillon blanc. En bordure de l'asphalte mité, un modeste carré de verdure où broute un âne tranquille. Non loin de là, d'un roncier qui croise jalousement ses épines sur un sentier de muletier, émerge un rocher éboulé de nulle part.
« Le rocher d'Adonis ». Au village de Ghiné, un tumulus calcaire orné d'un bas-relief romain à peine déchiffrable, où l'on distingue sur la gauche un homme attaqué par une bête et sur la droite, encadrée, comme isolée du temps et de l'espace de la scène voisine, une femme qui pleure. La légende veut que le jeune Adonis ait été tué par un sanglier, et que son sang ait rougi le fleuve et fleuri la terre d'anémones. Mais il ne mourra qu'à moitié, séjournant une partie de l'année aux Enfers et l'autre, parmi les vivants, aux côtés d'Astarté son aimée. Le rocher est creusé d'une cavité où croupit un reste d'eau de pluie, peuplé de têtards. La porte de l'Hadès ? Qu'importe, au-dessus veille une femme, incluse dans cette roche depuis le fond des temps. Et qui pleure, la tête penchée vers l'entrée de la grotte comme si elle guettait le retour de l'homme. Elle porte une tunique qui retombe en plissés abondants, coquetterie du sculpteur et de l'époque. Elle se mouche dans un coin de sa toge. Bientôt son vêtement tout entier sera mouillé de ses larmes. Bientôt, dans ce temps éternel du bas-relief qui s'efface, elle ne sera plus vêtue que de chagrin.
À côté de la stèle, une plaque datée de 1933 indique : « Ici s'est arrêté Maurice Barrès pour aimer et comprendre nos âmes. » J'ai vérifié, Barrès était mort dix ans plus tôt.
En ce jour de mars du troisième millénaire, observant ces deux inscriptions anachroniques sur un gros rocher blanc, rincé de pluies immémoriales, griffé de ronces, rongé de mousses, j'ai moi aussi, dans l'ordre indiqué, aimé d'abord, compris ensuite « nos âmes ». Comme Adonis, elles sont condamnées à franchir la porte des Enfers dans les deux sens, deux fois l'année, tantôt portant la mort dans le monde des vivants et tantôt la vie dans le monde des morts. Comme Astarté, elles pleurent le bonheur perdu, un œil sur l'entrée de la caverne, sachant qu'il ne tardera pas à revenir. Barrès a-t-il compris ce destin ? Lui, le nationaliste tant controversé en son pays et pourtant délicat poète, a-t-il compris que la terre ne se mérite qu'au prix de cette lancinance ? Ou bien lui a-t-on attribué post mortem cette douce empathie exprimée en français, cette intuition que rendait plus crédible son statut d'étranger qui passe ? 
Ce n'est pas de la neige, tout ce blanc dans les abricotiers. À moins que la neige ne se soit épanouie en floraison furtive, ce jour de mars pas encore printanier. Sur le lacis incertain qui longe la montagne au-dessus du littoral, alors que le temps n'est plus à la neige et pas encore aux fleurs, c'est bonheur de traverser ce tourbillon blanc. En bordure de l'asphalte mité, un modeste carré de verdure où broute un âne tranquille. Non loin de là, d'un roncier qui croise jalousement ses épines sur un sentier de muletier, émerge un rocher éboulé de nulle part.« Le rocher d'Adonis ». Au village de Ghiné, un tumulus calcaire orné d'un bas-relief romain à peine déchiffrable, où l'on distingue sur la...
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