Retranchés dans leur tour d'ivoire, marqués indélébilement depuis les années 20 par l'esprit étroit de l'Institut de Berlin qui a dicté leur formation, les analystes qui s'y réfèrent ont été insensibles à toute modification dans l'expression clinique des souffrances psychiques de l'humanité. Ils ont jusqu'à aujourd'hui imposé leurs cadres aux patients au lieu de leur adapter un cadre à leur mesure. Depuis les premiers analystes, ceux qui comme Ferenczi revendiquent cette ouverture sont disqualifiés comme hérétiques. Cependant, en 1912, Freud a expressément reconnu avoir laissé « la fonction de censeur à Jones pour donner libre cours à son imagination ». Ce qui veut dire qu'il a confié la censure à l'institution qu'il venait de fonder (1910) afin de ne pas étouffer sa propre créativité. Depuis, la majeure partie des analystes s'est rangée du côté du censeur, par soumission et par amour, par « amour du censeur », comme l'écrit Pierre Legendre.
Mais tout en laissant la fonction du censeur à Jones et à l'institution, dans ses analyses didactiques Freud n'a pas pu ne pas l'imposer lui-même à des élèves comme Ferenczi. En 1936, dans son texte testament « Analyse finie, analyse infinie », il impose la soumission aux analystes en guise de reconnaissance : « L'homme ne veut pas se soumettre à un substitut du père, il ne veut se sentir obligé à aucune reconnaissance. » Du coup, la soumission est élaborée comme théorie de la fin de l'analyse et camouflée derrière l'identification à l'analyste formateur. Au lieu de se séparer de l'analyste formateur en acceptant d'être différent, le jeune analyste sera obligé de le copier. Depuis les années quarante, la formation des analystes se fait comme dans une photocopieuse, l'analyste qui veut être reconnu comme analyste par l'Institution se soumet au modèle imposé par son analyste formateur, le « training analyst ».
Les règles techniques s'imposent et, très vite, l'orthodoxie freudienne est remplacée par l'orthopraxie. Pour ne pas, soi-disant, se laisser séduire par le patient, l'analyste ne sourit plus lorsque l'analysant fait un trait d'esprit. Pourtant Freud fit du mot d'esprit un des principaux modes du retour du refoulé, permettant au sujet de déjouer la censure. L'analyste refuse un verre d'eau à son patient, sous prétexte que la pulsion orale doit se dire et non pas se faire. De même, si le patient pleure, l'analyste lui refuse un papier mouchoir. Quant aux toilettes, elles sont systématiquement refusées par ces « curés » de la pratique à leurs patients. Il ne faut pas laisser les patients se livrer à des pratiques exhibitionnistes ni marquer éthologiquement le territoire intime du cabinet de l'analyste.
Ces stupides raisons techniques élevées au rang d'une pratique imposée internationalement ne sont en fait que des rituels de type religieux cachant mal une obsessionnalisation de cette même pratique. Le cabinet de l'analyste se transforme en salle d'opération, l'asepsie devient la règle : pas de fleurs, pas de couleurs, du gris en guise de neutralité. Et tant pis si le patient vit tout cela comme une agression pourvu que la sacro-sainte règle de la frustration soit appliquée. Lacan a beau leur avoir appris que la frustration ne peut être élevée au rang d'une technique, ils continuent d'en user et d'en abuser, soi-disant pour entraîner une régression chez le patient. Au lieu de la régression escomptée, les patients finissent par vivre ces refus comme une interprétation silencieuse et forcément surmoïque de leur demande, là où ils attendent légitimement de leurs analystes une parole libératrice. Le silence bienveillant de l'analyste se transforme en un silence oppressif de plus en plus inquisiteur.
Cette déshumanisation de la pratique pousse un très grand nombre de patients à fuir les cabinets des analystes pour se réfugier au mieux chez des psychothérapeutes plus bienveillants qu'eux, au pire chez des charlatans de tout ordre. Sans parler de la bataille que la psychanalyse a perdu dans les années 80 face à la psychiatrie américaine. Les conséquences de cette défaite furent dévastatrices puisque, à la place de la psychiatrie relationnelle et humaniste des années cinquante se met en place, jusqu'à nos jours et pour longtemps encore malheureusement, la psychiatrie du DSM IV qui transforme les patients en neurones qui dysfonctionnent. Cette bataille a été perdue du fait des positions réactionnaires des psychanalystes américains qui insistent, entre autres, pour que l'homosexualité soit incluse dans le DSM IV comme un trouble ou une maladie. Là où Freud a toujours accepté les analystes homosexuels, Jones et les curés de la pratique ont voulu en faire des pervers.
Ces psychanalystes réactionnaires, accrochés à ces sacro-saintes règles techniques dont la stupidité n'a d'égal que son potentiel repoussant pour le public, sont responsables de la dérive actuelle de psychanalyse et du peu de crédit qu'elle a auprès de ce même public. En mal de patients, les plus anciens et les plus gradés parmi eux multiplient l'exigence institutionnelle des supervisions imposées aux jeunes analystes afin de ne pas chômer eux-mêmes. Et les institutions internationales garantes de l'orthopraxie colonisent les pays émergents pour imposer à leurs analystes les stupides sacro-saintes règles techniques. Sous couvert de leur transmettre la « vraie pratique » analytique, cette néocolonisation n'a pour but que d'en faire des clients pour leurs aînés en mal de patients. En échange, ils promettent à ces analystes de monter de grade dans les nouveaux groupes constitués là où ils étaient moins gradés dans leurs groupes et pays d'origine. Ainsi se vérifie le constat que les scissions et les démissions individuelles dans les institutions analytiques permettent aux caporaux de devenir généraux. Lacan avait parfaitement raison lorsqu'il soutenait à la fin de sa vie qu'il faut défendre la psychanalyse contre les psychanalystes eux-mêmes.
* Cet article est un nouvel argument au séminaire sur Lacan que fait cette année Chawki Azouri dans le cadre de l'enseignement ouvert de la Société libanaise de psychanalyse. Jeudi 23 avril aux Créneaux, Achrafieh, à 19h30.


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