Quelle est donc cette faculté puissamment développée qu’ont les êtres humains de ne pas apprendre des leçons de la vie ? Et peut-on encore parler de leçon de «vie» quand c’est de guerre qu’il s’agit ?
S’il est vrai que les leçons apprises dans la douleur sont celles que l’on retient le mieux, alors on serait presque enclin à penser qu’apparemment aucune guerre n’a encore été trop horrible... Puisqu’on s’acharne à faire perdurer celles qui existent ou à en créer d’autres. Faut-il croire que nous ne tenons pas tant que cela à vivre en paix quand notre souci principal est de perfectionner notre art du combat ?
Quelle est donc cette hydre dont toutes les têtes paraissent repousser à peine tranchées ? À moins qu’elles ne soient pas vraiment coupées. À moins que l’être humain ne jouisse de sa virtuosité au maniement de la hache. À moins qu’il n’ait pas compris quelle leçon apprendre... ou ne veuille pas.
Quelle est donc cette jubilation à vouloir s’ôter la vie ou celle des autres au nom de soi-disant principes religieux ? « C’est la volonté de Dieu ! » Combien de fois a-t-on entendu cette misérable justification ?
Au fond, quelle est donc cette peur, cette terreur qui nous tenaille, qui nous vrille tellement les tripes que nous en arrivons au point de la cracher en bloc sur l’autre, devenu l’ennemi parce que c’est plus commode que de reconnaître cette faille existentielle ?
Qu’on le dise une bonne fois pour toutes : Dieu n’a rien avoir là-dedans. Strictement rien ! Ce n’est même pas une justification sensée, ce n’est qu’une lamentable excuse qui sert de rideau de fumée pour cacher l’ambition politique, les préjugés raciaux et religieux, la soif de domination, l’ivresse du pouvoir et le désir de vengeance. Il n’y a certes rien que de très humain dans tout ça. Sauf que vouloir attribuer à Dieu nos propres faiblesses révèle non seulement un anthropomorphisme délirant mais aussi une façon de ne pas assumer les responsabilités de nos désirs et les conséquences de nos actes.
Rien ne justifie les persécutions.
Rien ne justifie l’inquisition ou les guerres de religions.
Rien ne justifie l’holocauste ou n’importe quel génocide.
Rien ne justifie 56 ans de guerres israélo-arabes, la guerre d’Indochine, d’Algérie, du Vietnam, du Cachemire, de Yougoslavie... et j’en passe, malheureusement.
Rien ne justifie la guerre en Irak, le terrorisme sous quelque forme que ce soit.
Et surtout pas au nom de Dieu !
La raison de Dieu n’est jamais que celle de l’homme qui se cache.
La seule explication, et ce n’est pas une justification, c’est la peur.
C’est parce que nous avons peur d’être rejetés que nous agressons l’autre.
C’est parce que nous avons peur de ne pas être aimés que nous haïssons l’autre.
Et c’est parce que nous avons peur de mourir que nous tuons l’autre, comme si, ce faisant, nous pouvions tuer cette peur en nous ; comme si l’acte de tuer allait nous protéger de notre propre mort, à la manière d’un exorcisme.
La base de toutes les grandes religions est l’amour. Dieu est Amour.
Quel est donc ce Dieu-Amour qui n’aurait pour principes que haine, vengeance, domination, humiliation et trahison ?
Pour une fois, soyons honnêtes: cette haine qui nous anime, c’est la nôtre et uniquement la nôtre; ce désir de vengeance qui nous pousse à vouloir lire la douleur dans les yeux de l’autre, c’est le nôtre et seulement le nôtre.
C’est trop facile de projeter nos émotions, nos désirs inavouables et notre soif de pouvoir sur Dieu. C’est trop facile de dire: « On m’en a donné l’ordre ». C’est trop facile de diluer les responsabilités à tel point que même Sherlock Holmes n’en retrouverait pas la trace.
C’est tellement simple de dire ensuite : « Mais quel est ce Dieu qui permet que de telles horreurs arrivent ? » Dieu n’est-il là que pour absorber la responsabilité de nos actes les plus vils ? Dieu ne serait-il finalement qu’une création humaine servant d’exutoire et de bouc émissaire quand la culpabilité devient trop forte à assumer ?
Quand entendra-t-on un chef d’État, un soldat ou un terroriste dire : « Oui, je fais la guerre parce que j’ai tellement peur d’être rejeté que je préfère anticiper en agressant ; parce que je manque tellement de confiance en moi que je me sens obligé de compenser en déployant ce que je crois être ma force ; parce que j’ai tellement peur qu’on ne m’aime pas que je préfère haïr les autres pour ne pas être déçu » ?
Prenons enfin conscience qu’en répondant à la violence par la violence, nous ne faisons rien d’autre qu’utiliser les moyens de ceux-là que nous dénonçons.
Dieu ne permet ni n’interdit rien : Il aime. Et cet amour est inséparable d’une liberté de choix et d’action, car amour et contrainte sont incompatibles. Nous sommes des êtres de choix, ce qui signifie responsabilité et acceptation des conséquences.
Si Dieu existe vraiment et s’Il est amour, alors l’être humain n’a pas d’autre possibilité que d’accepter ses forces, ses faiblesses, ses instincts, ses désirs et ses émotions, quels qu’ils soient. D’accepter aussi cette étincelle divine qui fait que nous pouvons évoluer et changer... si nous le voulons.
Alors l’être humain n’a pas d’autre solution que d’accepter la responsabilité de tout ce qui fait sa vie, corps, âme et esprit et d’assumer les conséquences de ses actes.
Française ayant vécu et travaillé au Liban, j’ai observé au quotidien les effets pervers de cette logique de guerre qui est encore présente, presque 15 ans après la « fin » de la guerre. En réalité, celle-ci est loin d’être terminée. L’occupation syrienne, le Hezbollah, les traumatismes de guerre ou les armes que beaucoup de gens cachent chez eux ne sont que des manifestations tangibles d’une logique qui perdure d’abord dans les esprits.
« Qu’est-ce qu’on peut faire ? »
Phrase fétiche s’il en est et qu’il est rare de ne pas entendre au bout de trois minutes de conversation... Tel un leitmotiv, elle scande chaque découragement, étaye chaque bras baissé, justifie chaque immobilisme. Non pas qu’il n’y ait aucune raison de se décourager, bien au contraire ! Mais c’est tellement plus confortable de faire la politique de l’autruche !
Alors, oui, que faire ?
Peut-être cesser de se croire et de se vivre en victime.
Peut-être accepter d’être honnête et sincère en reconnaissant, chacun, sa part de responsabilité, active ou passive, dans la situation.
Peut-être arrêter de parler en terme de « faute », que ce soit pour soi ou les autres.
Peut-être accepter de relever la tête et de laisser jaillir cette étincelle divine pour entamer le premier pas vers la réconciliation avec soi.
Peut-être remonter ses manches et construire à nouveau ce si beau pays au lieu de fuir à l’étranger ou dans les drogues.
Peut-être enfin, (ré)apprendre à s’aimer et à aimer...
Arriverons-nous à comprendre que la violence ne mène à rien sinon à générer une autre violence, que la guerre n’est que le reflet de notre propre chaos intérieur et qu’avant de croire qu’on peut faire la paix avec l’autre, il est nécessaire de la faire avec soi ?
Ma rencontre avec le Liban fut un coup de foudre aussi violent que fascinant. Ma plus grande difficulté aura sans doute été de me détacher de cette fascination pour la guerre que les contrastes et les contradictions du pays du Cèdre avaient fait surgir en moi. Contradictoire, je le suis et c’est sans doute pourquoi j’ai cédé si rapidement à la magie qui flotte là-bas. Il est tellement tentant de se laisser emporter par la vague. Mais j’ai fini par prendre conscience que ce n’est pas ainsi que je pouvais aimer de mon mieux le pays qui m’avait offert son hospitalité si généreusement.
Je ne crois pas au hasard ; ma famille porte encore les traces de la mémoire de la guerre, celle de 39-45. Même si je ne les ai pas vécus, les bruits des bombardements font écho en moi. De génération en génération, les cellules transportent les mémoires émotionnelles aussi bien que le patrimoine génétique.
Pour guérir, il est nécessaire de se retrouver face à soi et de cesser d’être en guerre avec soi ; l’amour que je porte au Liban est à la mesure de la guérison qu’il m’a permis d’effectuer. C’est pourquoi je me permets aujourd’hui d’écrire ces lignes. En remerciements et en partage.
Mon vœu le plus cher serait de contempler un lever de soleil dans ce pays qui saurait accueillir cette lumière comme une nouvelle force, pour se bâtir un nouvel avenir.
Un pays qui ne dirait plus « Qu’est-ce qu’on peut faire » mais « Regarde ce que j’ai accompli ».
Hélène THOMAS
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S’il est vrai que les leçons apprises dans la douleur sont celles que l’on retient le mieux, alors on serait presque enclin à penser qu’apparemment aucune guerre n’a encore été trop horrible... Puisqu’on s’acharne à faire perdurer celles qui existent ou à en créer d’autres. Faut-il croire que nous ne tenons pas tant que cela à vivre en paix quand notre souci principal est de perfectionner notre art du combat ?
Quelle est donc cette hydre dont toutes les têtes paraissent repousser à peine tranchées ? À moins qu’elles ne soient pas vraiment coupées. À moins que l’être humain ne jouisse de sa...