La rumeur court depuis le début de l’été : – Elles ont vendu ? – Non, elles ne peuvent pas vendre. – Alors ? – Elles doivent s’associer à une autre congrégation, pas assez nombreuses pour assurer leur postérité. C’est même le Vatican qui le dicte. Aucune vocation nouvelle n’est venue grossir leurs rangs. Aucun sang neuf. Leur confrérie n’avait plus d’avenir… Ainsi de suite, d’argumentation en argumentation, alors que nul ne tenait le moindre bout du vrai récit, une sorte de deuil commençait à sourdre parmi les anciens et anciennes de ce collège ancestral, jusqu’à la manifestation organisée samedi dernier, 19 septembre, certains persuadés que les murs centenaires seraient abattus pour faire place à un nouveau projet immobilier, d’autres convaincus que l’éventuelle disparition de ce repère chrétien ne serait que la preuve de l’affaiblissement de cette communauté à l’échelle du pays. À présent que se précise un éventuel jumelage avec les sœurs antonines sous la garantie de la préservation de l’identité du collège, la révolte se calme mais les esprits ne s’apaisent pas.
On peut comprendre l’inquiétude des familles dont certaines sont viscéralement liées à Nazareth, parfois de grands-mères en petits-enfants. Ce collège, de jeunes filles au départ, représentait pour la bourgeoisie chrétienne de Beyrouth un idéal d’éducation. De fait, la modernisation du collège a été constante, ne serait-ce qu’avec la création, au début des années 1960, par l’architecte Jacques Liger-Belair, d’une maternelle entièrement adaptée aux tout-petits, lavabos et WC à leur hauteur et espaces d’apprentissage, de jeu et de repos conçus pour leur éveil et leur bien-être. Ce début séduisant se révélait cependant un leurre, une fois quitté le joli bois de pin qui s’invitait à travers les verrières de la petite école. On se déplaçait par la suite dans les sombres classes du vieux couvent aux plafonds démesurément hauts, où la pluie et le vent poussaient les fenêtres, tandis que les petits doigts s’affairaient à copier les consignes du lendemain, en serrant fort le crayon qui meurtrissait le majeur, avant que la maîtresse n’efface le tableau (on se demande encore pourquoi). À la rentrée, on croisait les camarades interdites de cours, attendant devant le « parloir » que leurs parents viennent payer les écolages en retard. Certaines pleuraient d’humiliation. Pour un oui, pour un non, on était convoqué chez la directrice qui avait sur vous le regard d’une poule sur un vermisseau. La terreur était alors initiatique, presque un avant-goût de la mort, tant le risque d’un renvoi, même provisoire, équivalait pour les parents comme pour les camarades à un bannissement. Et puis il y avait la surveillante, obsédée par la conformité de l’uniforme et la hauteur des chaussettes, lesquelles vivaient leur propre vie et s’amusaient à se gondoler sur les jambes et s’affaler aux chevilles. La jupe devait s’aligner disgracieusement sous le genou, mais les plus malines la roulaient au niveau de la taille et s’arrangeaient pour passer guiboles à nu sous le radar de la dame au sifflet. Ceux qui savent, savent. C’était il y a si longtemps dans ce collège qui en a vu de belles en plus de 150 ans d’existence : on avait réservé des classes à part pour les boursiers et boursières, estimant malvenu que ces derniers se mêlent aux élèves à plein tarif et reçoivent le même traitement qu’eux. Heureusement, cette pratique s’est arrêtée. Mais le mal était fait. Un certain esprit de caste s’était installé et la condescendance vis-à-vis des moins chanceux avait gagné les esprits. « La pauvre », ou « le pauvre », n’étaient pas des mots de compassion. Sans doute est-ce le cas dans toutes les écoles, d’ailleurs, où les distinctions sociales peuvent se jouer sur des détails aussi dérisoires qu’un crayon ou une gomme. Mais à Nazareth, on était chez « les Dames » qui n’avaient rien à voir avec « Notre-Dame ». Un collège qui s’était, jusqu’à la guerre, fait une réputation de fabrique de snobs et de petites filles faussement modèles, promises à des mariages chrétiens et imbues de la supériorité de leur milieu et de leur communauté. Au crédit des religieuses : elles savaient recruter et la qualité de l’enseignement dispensé à Nazareth n’avait rien à envier aux meilleurs collèges français. La bibliothèque, bien que censurée, offrait de bonnes lectures. Les murs eux-mêmes plongeaient ce petit monde dans une atmosphère chargée d’Histoire et d’histoires, de prières et d’héroïsme ordinaire, les prédécesseuses ayant accueilli et soigné victimes de la famine et blessés d’anciennes guerres.
Les premiers bombardements avaient placé tout ce beau monde à la même enseigne. Les obus ne faisaient pas de distinction entre chouchous et derniers de classe, boursiers et gosses de riches, élèves et professeurs. Convoité pour sa position stratégique, au sommet de sa colline, et sans doute pour le trésor immobilier qu’il représente, le splendide campus avec ses jardins émaillés d’hibiscus multicolores et nimbés de fleurs d’oranger au printemps était devenu la cible de tireurs embusqués. Il avait fallu évacuer les bâtiments des classes élémentaires à l’aide de cordes, du côté couvert. L’une des décisions les plus courageuses et désespérées que la direction ait eu à prendre. Le risque mortel était si évident ce jour-là qu’il fut fondateur au niveau des changements de mentalités. Nazareth a évidemment eu son lot de victimes et de héros. Salim Khairallah, tout jeune secouriste à la Croix-Rouge, est mort en son propre champ d’honneur, une balle ayant traversé son casque. Surveillante légendaire, Mademoiselle Souraty est partie au seuil de la retraite, pulvérisée par l’explosion d’une voiture piégée. La vie du collège a repris dans sa propre enceinte après une période nomade imposée par l’insécurité. On comprend qu’après un parcours dédié à une forme d’excellence et haché par les aléas, Nazareth représente une icône qui mérite d’aller avec sa propre identité vers son prochain centenaire. Même s’il est vrai qu’il faut que tout change pour que rien ne change.