Il y a bien longtemps que le Liban, par son légendaire rayonnement culturel, financier, touristique, politique, diplomatique ou autre, ne s’était plus hissé en tête du Top Five de la région arabe. Si Beyrouth vient tout juste de décrocher une pitoyable première place, c’est seulement en se classant comme la capitale la plus polluée de cette vaste région, verdict rendu par un institut de contrôle international.
Le coupable est tout désigné. Plus toxiques encore que les gaz d’échappement nappant les embouteillages monstres sont en effet les émissions vomies par les innombrables générateurs de quartiers alimentant la ville en courant électrique. À leur apparition, ces derniers avaient été accueillis par la population en providentiels fournisseurs de ces mêmes kilowatts que l’État n’était plus en mesure de produire durant la guerre libanaise de 1975/90. Ce sont toutefois les décennies de l’après-guerre qui ont vu la juteuse cohabitation de deux monstrueux scandales qui se nourrissaient l’un l’autre aux dépens de l’infortuné public. La carence du premier justifiait, rendait même vitale, l’existence du second et les deux se remplissaient abondamment les poches. Un service en vaut un autre : jamais en vérité courant alternatif n’aura mieux mérité son nom.
Il faut dire que les deux larrons étaient faits pour s’entendre. Le premier n’était autre qu’un ministère de l’Énergie longtemps accaparé par une faction politique précise qui a dépensé en pure perte, en expédients foireux agrémentés de flagrantes malversations, des dizaines de milliards de dollars. Ce noir officiel ne pouvait que faire l’affaire du cartel des générateurs. De secourable palliatif, de solution d’appoint, de gentil dépanneur, celui-ci est devenu l’acteur principal sur la scène énergétique, un acteur capable d’imposer, de faire valser ses tarifs. Malgré sa volonté de réformes, le gouvernement n’est pas encore parvenu à éliminer les séquelles de la mafieuse entente. Plus d’une initiative a bien été tentée par les départements de l’Énergie et de l’Économie mais l’intendance n’a pas suivi, à savoir le pouvoir coercitif de la force publique face aux contrevenants. Si bien que ceux qui ont pillé de quoi illuminer cent fois le Liban courent toujours, ils continuent même d’afficher avec la plus grande impudence leurs prétentions politiques. Quant aux bruyantes, nauséabondes (et gourmandes !) officines privées, elles ne cessent de bénéficier de puissantes protections politiques ; c’est dire que leurs beaux jours ne sont pas encore révolus, ni même comptés.
On en vient ainsi au fond du problème : dans notre édénique pays, le vilain mot de pollution n’affecte pas que l’atmosphère et les eaux, il n’affole pas les seuls écolos. Une fois de plus, l’air vicié n’est que le persistant (le naturel ?) résultat d’une tenace pollution politique fondée sur la corruption et le clientélisme. Celle-ci est omniprésente, elle empoisonne le fonctionnement de la société, elle nous vient irrésistiblement à l’esprit à chaque péripétie de notre vie quotidienne. La plus criante de ces anomalies reste cependant ce qu’il faut bien appeler la pollution sécuritaire. À la question centrale des armes du Hezbollah qui conditionne le sort même du Liban ; à la poursuite obstinée des frappes israéliennes ; à la panne survenue dans la négociation engagée sous les auspices des États-Unis, à tout cela s’ajoute désormais la lancinante perspective d’un prochain départ des Casques bleus stationnés dans le sud du pays.
Pour bien moins que ces relents conjugués de fuel et de poudre, on pourrait trouver l’ambiance irrespirable.
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