Tatiana Lahoud. Photo Alex Arakelian
C’est « le besoin de retourner au pays, de retrouver la famille et la chaleur humaine » qui a poussé Naya Achy, 26 ans, à passer du monde de la stratégie et marketing, un domaine qu’elle exerçait depuis quelques années en France, au monde de la restauration, deux univers très éloignés. Il y a six mois, elle rentre au Liban dans le but de travailler encore 4 ou 5 ans dans son domaine, constate le manque d’opportunité qui y règne, et décide d’entreprendre ce qu’elle a toujours voulu faire : ouvrir un restaurant avec sa sœur. Un milieu qu’elles connaissent très bien puisque leur famille y baigne depuis longtemps. Sarah-Joe Geara, 31 ans, passionnée de cuisine depuis son plus jeune âge, a entrepris des études de génie civil à la LAU, « pour faire plaisir à son père ». Après une expérience d’un an dans l’usine acoustique paternelle, « un domaine qui n’est pas fait » pour elle, elle décide en 2018 de s’inscrire à l’Institut Paul Bocuse, pour vivre sa passion de toujours : le domaine culinaire. Tatiana Lahoud, 26 ans, elle, n’a jamais pu obtenir un travail à Paris dans son secteur, malgré un master en commerce à l’ESA, puis un autre à l’Essec, suivi d’un MBA en communication et stratégie du luxe dans une grande école à Paris.

« Pourtant, au cours de mes stages en alternance dans ces compagnies de luxe, j’ai réalisé que j’aimais mon domaine et je me voyais évoluer dans ce sens-là », déplore la jeune fille, qui, au bout de six mois de chômage, est contrainte de se rendre à l’évidence et de renoncer à chercher du travail dans ce secteur. Il y a deux ans, elle décide de retourner au Liban avec l’option de travailler dans le studio de Pilates que possédait sa mère, pour essayer de le développer. C’est également « la fatigue d’une vie trépidante dans la ville parisienne et l’envie de se rapprocher des parents », qui ont poussé Aya Rizk, 26 ans, à quitter son job, en tant qu’architecte d’intérieur dans une grande société française, et de rentrer au pays, au grand dam de ses parents. « J’aimais l’architecture que j’avais choisie délibérément. Mais je sentais que je n’avançais plus et je stagnais sans trouver réellement une satisfaction professionnelle », confie la jeune fille. Et puis le déclic. « Mon père possédait une compagnie qui équipe des cuisines industrielles, très bien établie au Liban. Pour moi, c’était l’occasion de mieux la connaître, pour prendre un jour la relève et la développer. » Une idée qui a fortement déplu à son père. « Il a tout fait pour m’en dissuader, arguant que je n’y arriverai pas, que le travail était très masculin et surtout que c’était un domaine qui ne m’était absolument pas familier. Mais, c’était la meilleure option pour changer de cap et sauter le pas. » Aujourd’hui, son père se dit impressionné par son travail et son sérieux, confie-t-elle.

Il faut être très motivé pour surmonter toutes les difficultés
À l’unanimité, ces jeunes admettent qu’ils ont dû « beaucoup galérer pour reprendre un métier qu’ils ne connaissaient absolument pas ». « Lorsque j’ai ouvert ce restaurant, je me suis rendu compte de toutes les lacunes que j’avais dans la gestion d’un restaurant et que j’aurais pu éviter si j’avais étudié ce domaine depuis le début », affirme Naya Achy qui a dû reprendre des cours en ligne pour apprendre tous les rouages du métier, visionner des heures entières de vidéos qui enseignent la gérance de ce secteur. « Lorsque j’ai fait mon choix, j’avais 18 ans. Je ne savais pas quoi faire. Je suis sûre que si on avait été mieux orienté à l’école, j’aurais réfléchi à deux fois avant d’entreprendre des études en économie. » Aya Rizk admet également qu’elle a dû beaucoup batailler au tout début dans la compagnie de son père. « J’étais la seule fille dans ce monde très masculin. Je devais me familiariser avec toutes ces machines, affronter les longues heures de travail sur les chantiers avec les ouvriers, et mon père ne m’aidait absolument pas, persuadé que j’allais finir par baisser les bras », raconte la jeune fille en riant. Le plus dur pour elle : « Prouver à son père qu’elle y arriverait et qu’elle n’avait pas eu tort de changer de métier. » Pour Sarah-Joe Geara, qui rêvait du monde culinaire depuis son plus jeune âge, ni la fatigue ni les longues heures de travail derrière les fourneaux n’ont eu gain de cause face à sa décision.

La jeune fille s’investit à fond dans sa nouvelle voie, entreprend des stages dans les plus grands restaurants, bars et hôtels de la ville parisienne, se lance auprès de grands chefs dans la création des plats, connaît les longues heures de stress et de fatigue debout derrière les fourneaux, et participe même à l’émission Top Chef où elle s’est hissée à la deuxième place. « C’est un domaine excessivement fatigant et il faut être vraiment passionné pour tenir le coup », affirme celle qui depuis un an est rentrée au Liban et a mis tout son savoir et sa créativité au service des grands restaurants de son pays. Elle, qui affirme « ne pas avoir regretté son choix », admet toutefois « que les études d’ingénierie lui ont appris la rigueur, la profession culinaire, la passion et la créativité ». Même parcours du combattant pour Tatiana Lahoud qui a dû reprendre une formation de 650 heures dans un centre de Pilates spécialisé, suivre des cours intensifs de remise en forme, apprendre l’anatomie du corps, participer à des conférences obligatoires, avant de présenter des examens à la fin de chaque semestre et obtenir un certificat d’enseignement sérieux, « une condition exigée par sa mère ». La jeune fille, qui avoue « ne pas du tout regretter sa décision », affirme toutefois que « si elle avait eu la possibilité de travailler dans son domaine initial, elle n’aurait jamais pensé changer de voie ». Si tous ces jeunes admettent certes qu’il faut « beaucoup de courage pour recommencer une nouvelle profession », ils conseillent aux jeunes qui hésitent « de le faire, pour ne pas regretter plus tard ». « La satisfaction de développer son propre business procure un plaisir et une immense motivation que l’on ne connaît pas dans les grandes sociétés », affirment-ils sans hésiter, précisant toutefois « qu’il faudrait posséder un plan B et un autre diplôme qui leur permettraient de reprendre leur activité initiale, dans le cas où ils changeraient d’avis ». Une condition essentielle pour oser et sauter le pas.