Tout Libanais qui a essayé de payer une contravention connaît cette expérience ubuesque. Prévoir une matinée entière. Trouver une place pour garer sa voiture : 15 minutes. Faire la queue pour la fouille sécuritaire : 15 minutes. Trouver le premier guichet : 15 minutes. Le reste prendra une à deux heures dans les méandres et les étages d’une administration dont le système de fonctionnement n’a pas été rationalisé depuis des décennies : papier bleu, papier rose, bureau de LibanPost, timbres, photocopies… Le tout pour une amende de 2 dollars majorée à 10 dollars à cause des pénalités de retard, prix d’une procrastination qui va de soi. Nous avons pourtant, virtuellement, un ministère d’État de la Technologie et de l’Intelligence artificielle supposé, entre autres, piloter la transition digitale des services publics. La création de ce ministère a été soumise par décret en septembre 2025. Il attend son adoption par le Parlement sous l’autorité du ministre Kamal Shehadi, économiste formé à Columbia et Harvard, par ailleurs ironiquement nommé ministre des Déplacés.
Pour beaucoup, un tel ministère – dont il n’existe que deux exemplaires dans le monde : aux EAU et au Canada – ressemble à un vernis sur un meuble vermoulu. Ceux-là avancent qu’il faudrait commencer par assurer une électricité stable et un service internet abordable et constant. Se pose également la question du coût de fonctionnement, dans un pays en banqueroute en plus d’être laminé, ainsi que ses infrastructures, par la guerre asymétrique que mène l’armée israélienne contre le Hezbollah au Sud. Au-delà de ce problème sérieux se pose un dilemme différent : il est notoire que la fonction publique au Liban est une consécration de la logique de clientélisme par laquelle députés et ministres cherchent à élargir leur base électorale. Or le numérique est structurellement l’ennemi du clientélisme et de l’« État profond », et c’est essentiellement cet aspect qui explique la lenteur de la transition au pays du Cèdre.
Pendant ce temps, ailleurs, un vent de panique souffle depuis quelque temps sur la Silicon Valley. Le 9 septembre, un ex-employé d’OpenAI et d’Anthropic, Jacob Coxon, publie un thread très alarmiste sur X, affirmant que ses anciens employeurs foncent vers une « superintelligence autorécursive » et jouent avec la vie de tout le monde. Le thread devient viral. Plus tard, sur CNN, il déclare au journaliste Anderson Cooper que le plus effrayant serait que l’IA soit utilisée pour se rendre plus intelligente et avertit que ces entreprises sont « contraintes de se lancer dans une course à la construction d’une technologie mortelle ». La situation est suffisamment préoccupante pour pousser l’ONU à tenir, la semaine prochaine, une réunion de son Conseil de sécurité consacrée à l’intelligence artificielle à l’occasion de l’Assemblée générale. Mais rien n’arrête le progrès, dit-on, même quand il va dans le mauvais sens. La compétition est féroce entre les deux détenteurs des formes les plus avancées de ces technologies, les USA et la Chine, les premiers refusant de céder le pas à la dernière. Sans doute la loi de Murphy s’imposera-t-elle dans toute sa rigueur, et « tout ce qui est susceptible d’aller mal ira mal », même si un organe d’autorégulation des risques liés à une IA autonome est finalement créé et le rythme du développement momentanément ralenti.
La littérature et la lecture des mythes fondateurs offrent au profane plus d’une grille pour comprendre le jeu des démiurges et le moment où leur créature leur échappe. Prométhée d’abord, qui façonne l’humanité avec de l’argile et lui offre le feu caché dans une tige de fenouil jalousement cachée par les dieux de l’Olympe. Il sera condamné, comme chacun sait, à être enchaîné à un rocher où un aigle vient chaque jour lui dévorer le foie. L’IA est le feu de notre époque. Jusqu’où peut-on la manipuler sans propager un incendie planétaire ? Sans doute Dario Amodei (PDG d’Anthropic, créateur de l’IA Claude) et Sam Altman (PDG d’OpenAI, créateur de ChatGPT) se sont-ils tâté le foie ces derniers temps.
Frankenstein, ensuite, où Mary Shelley pose la question qui nous préoccupe : que se passe-t-il quand la créature échappe à son créateur ? Aux premiers frémissements de la vie, il connaît d’abord une sorte de triomphe, immédiatement balayé par l’horreur.
Qu’adviendra-t-il de pays, comme le Liban, qui resteront forcément en marge de ces problématiques ? La première évidence qui s’impose est celle de la dépendance à des infrastructures et modèles conçus ailleurs. Une forme de colonisation ou de vassalisation qui ne dit pas son nom. En l’absence de garde-fous, nous serons parmi les plus vulnérables aux manipulations de l’IA, dans tous les domaines auxquels « elle » a accès, y compris nos emplois et professions. Peut-être restera-t-il cette petite fenêtre de tout ce qui ne peut se passer de l’humain : les arts et artisanats, la scène, l’agriculture à petite échelle, la vie lente. Tandis que Prométhée souffrait sur son rocher, Zeus avait aussi puni l’humanité en lui donnant Pandore, la première femme, porteuse d’une jarre ou d’une boîte contenant tous les maux du monde, et qu’elle libère par curiosité, ne laissant que l’Espérance au fond. L’Espérance fait donc partie des maux et damnations de notre espèce. Tentons alors son absence. C’est peut-être là que se retire la béatitude, dans la difficulté de vivre sans horizon, dans le courage d’assumer notre humanité à mains nues que se trouve notre salut.