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La doctrine NAZA, ou l’horreur optimalisée

Ca, ce n’est pas que du cinéma, même si ce documentaire en coup de poing vient d’obtenir le prix spécial du jury de la Mostra de Venise : avec, à la clé, une ovation debout du public d’une durée record de 25 minutes.

Produit par divers organes de presse britanniques, réalisé par deux courageux cinéastes israéliens, ce film mettant en scène deux douzaines de militaires floutés, anonymisés, a l’immense mérite de démonter pièce par pièce la machine à tuer en masse que manient sciemment (et même scientifiquement !) les généraux de Tel-Aviv. D’autant plus admirable et convaincante est donc la démonstration qu’elle n’est pas l’œuvre de l’ONU, d’une ONG ou de quelque militant étranger : c’est de l’intérieur que fuse l’accablant réquisitoire.


Le titre de ce film est l’acronyme hébreu de NAZA, abréviation de dommage collatéral. L’horreur est bien dans cette sibylline expression, elle est même omniprésente. Le coup de génie des réalisateurs est précisément de la mettre à nu sous une formulation en quatre lettres aussi banalisée, aussi froidement bureaucratique que celle-là. C’est de révéler que la comptabilisation des vies humaines sacrifiées sur l’autel de la guerre (73 000 à Gaza, plus de 4 000 au Liban) n’est en aucun cas simple opération de statistique, que les civils fauchés prétendument à grand regret n’étaient pas des malchanceux qui se trouvaient au mauvais endroit, au mauvais moment, tels ces œufs qu’il faut bien se résoudre à casser pour faire une omelette.

Non, non et non, s’insurge NAZA, toutes ces morts n’ont jamais cessé d’être prévues, consenties, décrétées avant chacune des frappes ; elles continuent d’être évaluées, pesées, dosées, programmées à l’aide d’algorithmes, jusqu’à constituer un paramètre variable de la frappe projetée. La macabre arithmétique varie évidemment en fonction de l’importance de la cible visée : toute la question se résumant, pour le gouvernement et l’état-major israéliens, à se ménager une niche optimale entre inévitable réprobation internationale et résultats sur le terrain. La règle absolue est le rapport qualité-prix, comme au supermarché. Ce sont d’aussi tatillons calculs de boutiquier – de boucher en l’occurrence – qui habitent ces cerveaux malades avec, en renfort, cette championne de la déshumanisation que peut être parfois l’intelligence artificielle. Tel est bien le plus glaçant des cris d’alarme que lancent les auteurs du film, Yuval Abraham et Rachel Szor qui, pour leur singulière audace, sont officiellement accusés de trahison et menacés d’une déchéance de citoyenneté.

Il faut dès lors souhaiter un maximum d’audience à ce documentaire afin que le monde entier sache de quoi il en retourne. Espérons aussi que quelque vestige de stupide censure ne vienne pas en limiter la diffusion au Liban sous le prétexte non moins insensé de boycottage d’Israël. Car à plus d’un titre, nous, Libanais, sommes concernés au plus près. D’abord parce que des innocents continuent de mourir tous les jours au gré des bombardements israéliens ; incessants demeurent ces derniers, même quand l’ambassadeur des États-Unis se hasarde, comme il le faisait mardi, à visiter le sud du pays. Concernés, nous le sommes aussi parce que ces cyniques verdicts de mort rendus par avance nous commandent de chercher à y parer autrement qu’en protestations officielles, tartarinades miliciennes ou encore futiles joutes politiciennes au Parlement.


Mais sans doute faudrait-il commencer par rappeler que NAZA est après tout le monstrueux rejeton de la déjà criminelle Doctrine Dahyé, en référence à la banlieue sud de Beyrouth à population massivement chiite. Expérimentée lors de la guerre de 2006, dûment codifiée par la suite, étudiée même dans plus d’une académie militaire, celle-ci reposait sur un principe des plus cruellement simples et équivalant à un crime de guerre : riposter aux coups du Hezbollah par l’emploi d’une force massive, et même disproportionnée, contre les zones d’habitation où est implantée la milice. Le Q.G. israélien ne faisait en réalité qu’officialiser en la portant à des sommets de violence, et en la déplaçant jusqu’à la capitale libanaise, une pratique longtemps exercée contre les localités du Sud, du temps où y étaient installés les fedayin palestiniens.

À ces immondes agissements, il serait vain – pire encore, coupable – de ne répondre que par de pathétiques appels à l’endurance populaire. Le peuple n’en peut plus d’attendre, surtout une communauté chiite dépossédée de sa terre, parquée par centaines de milliers dans des hébergements de fortune, ce qui n’empêche pas certains de ses élus de se complaire fort mal à propos dans les fastes mondains. Avant même que de céder ses armes à l’État, le Hezbollah est tenu d’épargner son propre environnement démographique, de démentir les allégations israéliennes selon lesquelles il se sert des gens comme de boucliers.


Le rebelle vit dans la population comme un poisson dans l’eau, professait Mao Zedong. Mais avait-il jamais prévu que l’eau pouvait, à force, tourner parfois au vinaigre ?

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com


Ca, ce n’est pas que du cinéma, même si ce documentaire en coup de poing vient d’obtenir le prix spécial du jury de la Mostra de Venise : avec, à la clé, une ovation debout du public d’une durée record de 25 minutes. Produit par divers organes de presse britanniques, réalisé par deux courageux cinéastes israéliens, ce film mettant en scène deux douzaines de militaires floutés, anonymisés, a l’immense mérite de démonter pièce par pièce la machine à tuer en masse que manient sciemment (et même scientifiquement !) les généraux de Tel-Aviv. D’autant plus admirable et convaincante est donc la démonstration qu’elle n’est pas l’œuvre de l’ONU, d’une ONG ou de quelque militant étranger : c’est de l’intérieur que fuse l’accablant réquisitoire.Le titre de ce film est l’acronyme...