« Bahrein » par Jamil Molaeb. Avec l’aimable autorisation de la galerie Janine Rubeiz
Roger Moukarzel, le souffle sacré du sable plein les yeux

L’effet du sable, ses variations, sa texture, sa fluidité et son impermanence rendus dans différentes œuvres ayant en commun une base photographique. Le sujet trottait dans la tête de Roger Moukarzel depuis un bout de temps déjà. Il lui fallait juste trouver le ton juste, la mise en forme originale, ce grain de fantaisie qui démarre la machine à créer de cet artiste visuel au regard aussi percutant que joueur. Un photographe expérimentateur qui, depuis trente ans, s’attèle à repousser les limites de l’image, en lui apportant de la matière, une ossature, une charpente même.
Parce qu’il était hors de question de produire des paysages de dunes et autres abstractions sablonneuses déjà vues, c’est donc vers des installations visuelles et sculpturales qu’il a choisi de se tourner pour traiter ce « voyage personnel à travers le sable et ses poussières », dit-il.
Le résultat de ce travail au long cours – certaines des pièces exposées, comme les vidéos, remontent à quelques années déjà – se déploie au sein de la galerie Mark Hachem à Beyrouth, comme une invitation à voir, à ressentir, à éprouver tactilement même « cette matière, souvent perçue comme banale, mais qui est en réalité profondément noble car liée à la création et au temps », affirme-t-il.
Intitulée « Sacred Thread » (« Fil sacré »), l’exposition déroule justement cette idée à travers cinq séries d’œuvres « qui instaurent un dialogue entre l’ancien et le contemporain, la nature et l’intervention humaine, la fragilité et la résilience », dixit la note d’intention.
La scénographie, élaborée avec l’aide de Carl Gerges et Karen Stephan, guide « silencieusement » le spectateur à travers les différentes séries, de manière à lui offrir un parcours à la fois immersif et structuré. Depuis les paysages d’architectures de sable qui ouvrent l’exposition jusqu’aux deux vidéos qui la clôturent, en passant par les installations murales ou sculpturales, tout concourt à créer une ambiance contemplative et sereine.
À commencer par ces photographies de cités yéménites en terre limoneuse, qu’il a enchâssées dans des cadres d’acier noir découpés de motifs de moucharabieh repris de leur architecture même. Des œuvres porteuses de l’écho immémorial du sable dans notre monde contemporain…
Un écho que l’on retrouve dans un autre ensemble représentant des architectures yéménites et incorporant cette fois directement du sable et des médiums texturants. Dans cette série, le geste se fait encore plus physique : par un frottage répété et presque obstiné de l’image, Roger Moukarzel efface en quelque sorte les frontières entre les médiums photographique et pictural. Les tirages ainsi traités, éclairés au verso, deviennent des œuvres uniques au souffle poétique puissant.

Ce souffle du sable, Roger Moukarzel le capte également dans Sun Dust Photography, une installation composée de cinq longues bandes – évoquant des pellicules de film argentique – où se succèdent des silhouettes humaines évoluant dans un paysage de particules flottant dans la lumière ambrée du crépuscule.
Une atmosphère cinématographique et méditative déclinée également dans deux vidéos, intitulées Sundust et So Far, So Close, qu’il a réalisées à partir d’un montage en fondus successifs de photographies prises au cours de ses voyages. Et dont la Maison européenne de la photographie (MEP) conserve un exemplaire de chacune. Des images en mouvement d’une hypnotique beauté qui semblent se confronter à l’immobilité d’un ensemble de hautes silhouettes totémiques. Monolithiques, aux contours tout en rondeurs, ces sculptures évoquent des idoles archaïques façonnées par le sable et le vent, ces éléments conjugués qui ramènent la figure humaine à son essence originelle. Et sacrée… On comprend dès lors pourquoi l’artiste insiste à dire que « le sujet de cette exposition n’est ni architectural ni touristique ». À découvrir assurément.
« Sacred Thread » de Roger Moukarzel, jusqu’au 27 septembre à la galerie Mark Hachem de Beyrouth, centre-ville.
« Itinéraire » de Jamil Moaleb à la galerie Janine Rubeiz

On pensait Jamil Molaeb reclus dans sa maison-musée de Baysour, dans la montagne libanaise, entièrement absorbé par la représentation émerveillée du souffle spirituel de la nature environnante. On imaginait le peintre de 77 ans lassé de l’agitation des villes et des déplacements. C’était mal connaître cet artiste qui, s’il est profondément ancré dans sa terre natale, n’en reste pas moins un insatiable voyageur. Toujours curieux d’aller voir ailleurs, de découvrir d’autres paysages, d’autres pays, d’autres cultures et d’autres ambiances… De s’en imprégner et de les faire entrer dans son œuvre picturale.
« À peine arrivé dans un pays ou une ville nouvelle, il choisit un lieu ou un panorama et le peint sur-le-champ, sans s’appuyer sur des croquis ou des photos », indique Nadine Begdache, sa galeriste depuis trente ans.
C’est ainsi qu’il a produit, en plus de cinquante ans de voyages, un véritable florilège de peintures représentant les villes qu’il a traversées. Certaines, à forte charge symbolique, ont même donné naissance à des ensembles sériels qui ont marqué son parcours, à l’instar de ceux qu’il a consacrés à Beyrouth, Fès, New York – où il a vécu cinq ans – et Jérusalem. Mais il y a les autres, toutes les autres cités du vaste monde que Jamil Molaeb a visitées et dont il a rapporté l’empreinte dans des gouaches sur papier, réalisées à chaque fois sur place.
Ce sont ces œuvres, impressions de voyage, réunies en un ensemble de quarante-cinq pièces – additionné de quelques grandes acryliques sur toile de Beyrouth et Baalbeck – qu’il donne à voir à la galerie Janine Rubeiz jusqu’au 30 octobre sous le titre « Itinéraire ».
Le parcours s’ouvre sur une toile rare dépeignant une Beyrouth des années 1970, point de départ géographique et temporel de ses voyages à travers le monde, et se clôt sur une représentation récente de la capitale libanaise survolée par un avion de la MEA. Entre les deux, le visiteur est emporté dans un véritable tour de la planète en traits et en couleurs. De l’Algérie en 1973 à Zurich, en Suisse, qu’il a visitée dernièrement, l’exposition déroule une succession de fragments, saisis sur le vif, de métropoles et de petites cités patrimoniales, de rives fluviales et de paysages côtiers, d’architectures contemporaines et de vestiges antiques, ou encore de villes d’Orient et d’Occident. Des destinations traduites dans un langage pictural qui entremêle le figuratif, l’abstraction et le pointillisme. Et qui se côtoient dans une scénographie lumineuse et volontairement décloisonnée.
Moscou, Paris, Rome, Londres, Zurich, Édimbourg, Le Caire, Grenade, Athènes, Héraklion, Singapour, Vienne, Istanbul, Damas, Alep, Palmyre, Fès, Tanger ou Tétouan apparaissent ainsi aux côtés de paysages du Mexique, de Croatie, d’Inde et de Bahreïn, mais aussi de Deir el-Qamar, Tripoli, Tyr ou Baalbeck… Autant de pays et de villes qui ne se livrent pas toujours de manière immédiatement identifiable, mais dont Jamil Molaeb restitue avec justesse une atmosphère, une lumière, une sensation caractéristiques.
C’est précisément cette capacité à traduire l’empreinte sensible d’un lieu sans céder aux clichés ni aux représentations de carte postale qui fait la force de son travail. Et le charme de cette exposition voyageuse dans laquelle il vous invite à le suivre…
« Itinéraire » de Jamil Molaeb, jusqu’au 30 octobre, à la galerie Janine Rubeiz, Raouché, immeuble Majdalani, rez-de chaussée.
Du Caire à Beyrouth, Difaf tisse « La trame du temps »

Il suffit parfois d’une photographie ancienne pour faire ressurgir tout un monde. Un visage, un décor, une pose, un détail vestimentaire : derrière l’image affleurent des histoires familiales, des habitudes disparues, des fragments d’une époque. C’est cette mémoire, à la fois intime et collective, que la galerie Difaf (« rives » en arabe) met en scène dans « Fabric of Time » (« La trame du temps »), une exposition pensée d’une rive à l’autre de la Méditerranée.
À la tête de Difaf, Antoine Sfeir a choisi de faire de cette circulation entre Le Caire et Beyrouth le principe même de sa programmation artistique. Après un premier volet présenté en Égypte sous le commissariat de Loubna Tarek, avec les artistes Fatma Abodoma, Sara al-Fazayry et Ahmed Lesi, l’exposition se poursuit aujourd’hui à Beyrouth avec « Fabric of Time II ». Placé sous la curation de Marie-Mathilde Jaber, fondatrice de no/mad utopia, ce second chapitre invite Fadi al-Melhem, Yasmina Hilal et Ieva Saudargaité Douaihi à entrer eux aussi dans cette exploration de la trame du temps. Et cela à travers une même question posée : que faisons-nous de ce qui nous a été transmis ?
Car à l’heure où le présent est en suspens et l’avenir incertain, les artistes ne cherchent pas tant à conserver le passé qu’à le réactiver. Ils le prélèvent dans des albums de famille, des archives, des photographies trouvées, des objets ordinaires, puis le déplacent, le transforment, jusqu’à parfois le réinventer.
Parfois, l’intime rejoint le collectif, et le souvenir familial devient le révélateur d’une histoire sociale plus vaste. C’est le cas par exemple chez l’artiste visuel égyptien Ahmed Lesi, qui insère sa silhouette et ses couleurs dans les photos du mariage de ses parents, prises dans un studio au Caire dans les années 1980.
Au-delà du récit intime, son travail fait ainsi ressurgir la mémoire d’une tradition photographique longtemps ancrée dans les pays du bassin oriental de la Méditerranée : le portrait de studio, rituel associé aux grands événements de la vie et notamment aux mariages.
Idem chez l’artiste plasticien syrien installé au Liban Fadi al-Melhem, qui, en feuilletant l’album de famille, a constaté la prédominance de ses photos et de celles de son père. En transposant ces portraits sur des textiles ou des gravures, son geste fait affleurer, derrière les images, les codes d’une société orientale marquée par une forte culture patriarcale.

À défaut de puiser également dans les archives familiales dispersées, Ieva Saudargaité Douaihi procède elle autrement : elle rassemble des photographies trouvées, des éléments du quotidien et des traces d’expériences vécues pour composer de nouvelles constellations mémorielles. Une manière de faire avec les fragments, comme si l’identité elle-même se construisait dans cet assemblage mouvant.
Ainsi, « La trame du temps » ne raconte pas le passé : elle montre ce qu’il en reste et ce que les artistes en font. Le temps y apparaît moins comme une ligne séparant hier d’aujourd’hui que comme une matière poreuse, traversée de survivances, de déplacements et de réinventions. D’une rive à l’autre de la Méditerranée, les histoires diffèrent, mais leurs traces parfois se reconnaissent. Et c’est dans ces correspondances que Difaf tisse, à son tour, son propre fil entre Le Caire et Beyrouth.
« Fabric of Time II » à la galerie Difaf, Beyrouth, secteur Mar Mikhaël, immeuble Jacaranda, jusqu’au 4 octobre.


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