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Nos lecteurs ont la parole

Cet humanitaire qui perd son cœur

Je me rappelle de ces débuts où tout partait d’une rencontre.

D’un visage, d’un nom, d’une histoire qui nous arrachait à nous-mêmes et interrompait le cours de notre ordinaire. Nous ne parlions pas de bénéficiaires, de groupes cibles ni d’indicateurs. Il y avait simplement un homme à la rencontre d’un autre. Une vulnérabilité qui faisait écho à une autre. Elle n’était point une catégorie à documenter ni une faiblesse recherchée pour justifier la rencontre. Elle était là, telle qu’elle était : une porte d’entrée vers ce qui, en nous, attendait d’être éveillé.

Puis, petit à petit, les mots ont changé. Et, avec eux, la perception, l’action et l’identité.

Celui qui aidait est devenu opérateur. Celui qui attendait est devenu bénéficiaire. La rencontre, une activité. La vulnérabilité, un critère. Et le geste, un service rendu ou un bien livré.

Parfois aussi, la personne n’est plus regardée pour ce qu’elle est, mais pour la place qu’elle occupe dans un projet, une ligne budgétaire ou un cadre logique.

Pourtant, reconnaissons aussi que la générosité sans discernement peut blesser ; que l’engagement sans cadre peut devenir arbitraire ; et que les ressources confiées exigent rigueur, transparence et responsabilité. Il fallait donc structurer, professionnaliser, rendre compte et protéger.

Mais lorsque le cadre cesse de servir la rencontre et commence à s’y substituer ; lorsque la procédure cesse d’être un moyen et se transforme en finalité ; lorsque la conformité devient plus importante que la relation, que le document compte davantage que la vérité de la situation, quelque chose se perd en nous et, à travers nous, dans la mission elle-même.

Et l’humanitaire commence ainsi à ressembler à ces commerçants qu’il croyait combattre. Pas toujours par cupidité ou par indifférence, mais parce qu’il évolue dans un système qui lui demande de se positionner, de se distinguer et de démontrer sa capacité à produire des résultats.

Les associations locales apprennent alors à traduire les réalités humaines dans le langage des bailleurs : un besoin devient problématique, une communauté devient groupe cible, une relation devient activité et une transformation devient indicateur.

Elles se retrouvent prises entre deux fidélités : celle qu’elles doivent au bailleur qui rend l’action possible, et celle qu’elles doivent à la communauté qui donne à leur action sa raison d’être. Le danger commence lorsqu’elles apprennent à mieux répondre aux exigences du premier qu’à la réalité de la seconde.

Les bailleurs ne sont pourtant pas les ennemis de la rencontre. Eux aussi doivent protéger les ressources confiées, prévenir les abus et rendre compte de leur utilisation. Mais la protection contre le risque ne peut devenir plus importante que la possibilité d’agir, et la recherche légitime de résultats ne peut conduire à ne reconnaître comme utile que ce qui peut être mesuré.

C’est pourquoi certaines procédures, lorsqu’elles deviennent rigides, peuvent tuer ce qu’elles prétendent protéger. Elles peuvent fragiliser les solidarités naturelles, ignorer les cultures locales et remplacer la confiance par la suspicion. Elles peuvent rendre impossible un geste simple parce qu’il ne correspond ni à la bonne ligne budgétaire, ni au bon fournisseur, ni au bon document.

La procédure n’est pas davantage l’ennemie. Mais elle devient dangereuse lorsqu’elle cesse d’être un moyen et se transforme en une finalité qui finit par protéger le système contre la personne qu’il prétend servir. Elle doit protéger la personne, les ressources et la mission.

Il ne s’agit donc pas de renoncer à la rigueur, mais de lui rendre sa juste place.

Il faut des projets, des budgets, des règles et des mécanismes de redevabilité. Il faut pouvoir expliquer ce que l’on fait, pourquoi on le fait et comment les ressources ont été utilisées. Mais tout cela n’a de sens que si l’homme demeure au commencement, au centre et à la fin de l’action.

Il faut constamment remettre chaque chose dans le bon ordre.

La procédure protège le projet. Le projet traduit la mission. La mission sert l’homme.

Lorsque cet ordre est renversé, l’homme devient un instrument au service du projet, le projet un instrument au service de la structure, et la structure une fin en elle-même.

Sur le chemin de Jéricho, le prêtre et le lévite avaient peut-être, eux aussi, des obligations, des règles et de bonnes raisons de poursuivre leur route. Le Samaritain, lui, a accepté d’être interrompu. Il n’a pas commencé par vérifier l’identité de l’homme blessé, son admissibilité ou l’existence d’un document pour lui venir en aide.

Il l’a vu. Il s’est laissé toucher. Et il s’est approché.

Peut-être est-ce là le premier geste humanitaire : non pas résoudre, gérer ou prendre en charge, mais accepter de s’approcher.

Car avant le document, il y a un visage. Avant l’indicateur, il y a une histoire. Avant le bénéficiaire, il y a une personne. Avant le projet, il y a une rencontre.

Et lorsque l’humanitaire ne sait plus s’arrêter sur le chemin, se laisser toucher et modifier son itinéraire, il peut encore gérer, financer, mesurer, rendre compte et communiquer.

Mais il ne sert plus véritablement. Il aura peut-être sauvé le projet.

Mais il aura perdu son cœur.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Je me rappelle de ces débuts où tout partait d’une rencontre.D’un visage, d’un nom, d’une histoire qui nous arrachait à nous-mêmes et interrompait le cours de notre ordinaire. Nous ne parlions pas de bénéficiaires, de groupes cibles ni d’indicateurs. Il y avait simplement un homme à la rencontre d’un autre. Une vulnérabilité qui faisait écho à une autre. Elle n’était point une catégorie à documenter ni une faiblesse recherchée pour justifier la rencontre. Elle était là, telle qu’elle était : une porte d’entrée vers ce qui, en nous, attendait d’être éveillé.Puis, petit à petit, les mots ont changé. Et, avec eux, la perception, l’action et l’identité.Celui qui aidait est devenu opérateur. Celui qui attendait est devenu bénéficiaire. La rencontre, une activité. La vulnérabilité, un...
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