Le premier gouvernement de la République libanaise (1926). Photo Antoine Scavo
Le 1er septembre marque cette année le centenaire de la naissance de la République libanaise et le 106e anniversaire de la création du Grand Liban. Ces deux anniversaires passent sous silence sans commémoration. Une fête nationale n’est pas un simple jour férié. C’est un rendez-vous. Celui d’un peuple avec son histoire. Sans commémoration, l’histoire s’efface et une nation sans mémoire devient une nation sans avenir.
Le Liban ne commémore pas ce qui a vraiment fondé son existence. Il commémore ce qui fit consensus. Un pays se trahit en oubliant sa propre fondation, au profit d’un récit plus confortable. Sa fête fondatrice, la proclamation du Grand Liban, le 1er septembre 1920, est occultée. Le centenaire de la naissance de la République libanaise, qui tombe pourtant le 1er septembre 2026, semble oublié.
En revanche, le 6 mai, qui célèbre les martyrs de Jamal Pacha, est une fête usurpée, détournée de son sens premier. La majorité des martyrs ne sont pas morts pour un Grand Liban mais pour un royaume arabe incluant le Liban.
Reste le 22 novembre. La plus fêtée. La plus célébrée. Et pourtant la moins fidèle à sa propre histoire. Cette indépendance-là n’est pas née d’un soulèvement libanais contre la puissance mandataire mais a été le fruit de la rivalité franco-
britannique, plus précisément de la volonté d’Edward Spears d’évincer la France libre, en pleine Seconde Guerre mondiale, du Liban, dans ce qui ressemble à un règlement de comptes personnel avec le général de Gaulle.
Quatre dates. Quatre mémoires. Une seule question : de quoi un peuple choisit-il vraiment de se souvenir – et pourquoi ?
La proclamation du Grand Liban, une fête occultée
Le 1er septembre est incontestablement la date qui marque la naissance du Liban, et c’est elle qui devrait être retenue comme fête nationale. Mais cette commémoration pose problème : elle ne fait pas unanimité autour d’elle. Toutes les communautés adhèrent aujourd’hui au Liban et veulent en faire partie, pourtant, le souvenir de la proclamation du Grand Liban par le général Gouraud ravive une mémoire tourmentée. C’est qu’à l’époque, une partie de la population ne voulait pas faire partie du Grand Liban. Certains y voyaient un mariage forcé entre le montagnard maronite et le citadin sunnite, célébré sous l’égide de la France.
Les sunnites du Liban aspiraient à intégrer une Grande Syrie où leur communauté aurait occupé une position majoritaire et dominante, alors qu’ils demeuraient minoritaires dans le Grand Liban. Les archives du Quai d’Orsay regorgent de lettres de notables sunnites de Beyrouth réclamant, à l’époque, leur séparation d’avec le Grand Liban.
Cette aspiration reposait sur une réalité sociologique : les familles sunnites étaient souvent unies à la Syrie par d’étroits liens économiques et familiaux. Mais les sunnites de Beyrouth finirent par prendre conscience des avantages du Grand Liban, « leur ville » étant devenue la capitale du pays. Au début des années 1940, un rapprochement s’opère entre les élites chrétiennes et la grande bourgeoisie sunnite, notamment beyrouthine, aboutissant au pacte national.
Mais malgré le rapprochement des élites, le peuple continuait de se tourner le dos : les chrétiens regardaient vers la France, de Gaulle, la Méditerranée ; les musulmans regardaient vers le nationalisme arabe et vibraient au rythme de Nasser puis de l’OLP de
Arafat. « C’était deux rêves dans un même lit. » C’est dans ce contexte qu’éclate la guerre civile libanaise. Paradoxalement, cette guerre nous a rapprochés. Puis vint Rafic Hariri, qui fit venir les sunnites au projet libanais. À sa mort, son fils Saad proclama devant son cercueil : « Le Liban d’abord », refermant ainsi la parenthèse d’une époque où la communauté sunnite du Liban privilégiait son attachement arabe sur son ancrage libanais.
Les chiites aussi étaient hostiles au Grand Liban. Implantés dans les régions voisines de la Syrie et de la Palestine dont ils partageaient les découpages administratifs sous l’Empire ottoman, ils se voyaient davantage dans une Grande Syrie. Ils ont fini par réaliser l’avantage d’appartenir au Liban qui leur permettait de rassembler dans un seul État les différents groupes de leur communauté, éparpillés géographiquement. Après avoir longtemps été dispersés en de petites minorités dans l’Empire ottoman et marginalisés par les sunnites, le Liban leur offrait l’occasion d’affirmer leur spécificité et de peser sur le plan politique.
Toutefois, malgré l’adhésion des différentes communautés au projet libanais, le souvenir de la proclamation du Grand Liban reste problématique, comme l’a montré la commémoration du centenaire en 2020.
La naissance de la République libanaise, une fête oubliée
Il s’agit du centenaire de la République qui semble être passé dans un silence assourdissant. La Constitution libanaise, promulguée en mai 1926, stipule dans son article 101 qu’à partir du 1er septembre 1926, l’État du « Grand Liban » portera le nom de « République libanaise ».
Revenant sur les débuts de la République libanaise. Son premier président est Charles Debbas. Le choix de Charles Debbas est motivé par ses qualités personnelles. Apprécié par l’ensemble de la classe politique, il savait se situer au-dessus des rivalités partisanes et jouissait de la confiance du haut-commissaire. Il offrait de plus la garantie d’être marié à une Française et d’avoir montré très tôt son attachement au Liban. La seule objection pouvait venir du patriarcat maronite en raison de l’appartenance de Debbas à la communauté grecque-orthodoxe. Mais les Français ont su convaincre le patriarche que l’élection d’un grec-orthodoxe avait le double avantage d’être mieux acceptée par les sunnites que celle d’un maronite et d’attirer les orthodoxes dans le giron libanais.
Le premier gouvernement de la République libanaise réserve une place aux représentants des principales communautés. Présidé par le maronite Auguste Adib, qui occupe aussi le poste de ministre des Finances, il comprend un sunnite, Najib Kabbani, à la Justice, un maronite, Béchara el-Khoury, à l’Intérieur, un chiite, Ali el-Assaad, à l’Agriculture, un grec-orthodoxe, Najib Amyouni, à l’Éducation nationale, un grec-
catholique, Youssef Aftimos, aux Travaux publics et un druze, Sélim Talhouk, à la Santé.
La Constitution prévoyait deux chambres, l’Assemblée nationale et le Sénat, mais face aux rivalités entre les députés et les sénateurs qui paralysaient l’exécutif, le Sénat est aboli et les deux chambres sont fusionnées le 17 octobre 1927.
La Chambre des députés, de la nouvelle République libanaise, compte 44 membres et tient sa première réunion le 18 octobre 1927 ; elle procède à l’élection de son premier président, le cheikh sunnite Mohammad el-Jisr. Cette élection marque sur le plan symbolique le ralliement d’une partie des sunnites de Tripoli au Liban.
La fête des Martyrs,
une fête usurpée
Le 6 mai 1916, vingt et une potences se dressent à Beyrouth et à Damas. Dix-sept martyrs sont musulmans, quatre sont chrétiens.
Les manuels scolaires de ma jeunesse cultivaient l’ambiguïté sur l’identité de ces martyrs commémorés le 6 mai, laissant entendre qu’il s’agissait d’indépendantistes libanais, alors que la plupart d’entre eux militaient pour un royaume arabe englobant le Liban.
Unies dans la lutte contre les Ottomans, les victimes de Jamal Pacha portaient pourtant deux causes distinctes. Les nationalistes libanais, en majorité chrétiens, aspiraient à un Grand Liban. Les nationalistes arabes, à prédominance musulmane, se battaient pour un royaume arabe, incluant le Liban.
La fête de l’Indépendance, la plus consensuelle et la plus célébrée
L’indépendance du Liban fut en réalité l’œuvre du général britannique Edward Spears. Le général de Gaulle entendait bien l’accorder, mais seulement une fois la Seconde Guerre mondiale achevée. La France, d’ailleurs, mit du temps à rompre le lien qui l’attachait au Liban : ce n’est qu’à la fin de 1946 que les derniers soldats français quittèrent Beyrouth et qu’Armand du Chayla fut nommé ambassadeur.
Malgré ces considérations, l’indépendance demeure un moment d’unité nationale, un épisode qui fait consensus.
Il faut rappeler que les Français arrivèrent en 1918 dans une province ottomane ravagée par la famine, et qu’ils laissèrent, vingt-cinq ans plus tard, un pays modernisé, doté des infrastructures d’un véritable État. L’indépendance n’est jamais acquise : elle se défend sans cesse.
Les occupations qui ont suivi, en revanche, ont profondément meurtri le Liban. À côté du 22 novembre, il serait juste de commémorer le départ de Arafat et de l’OLP en 1982, la libération du Sud en 2000, la fin de l’occupation syrienne en 2005, et, espérons-le bientôt, celle de l’Iran.
Quatre moments fondateurs (les martyrs de Jamal Pacha, la proclamation du Grand Liban, la naissance de la République et l’indépendance), mais une seule leçon : le Liban n’aura de véritable fête nationale que lorsqu’il acceptera de célébrer toute son histoire, et non seulement celle qui l’arrange. Un peuple qui sélectionne ses souvenirs finit par perdre son identité. Il n’y a pas de mémoire choisie qui ne soit, un jour, une mémoire trahie.
François BOUSTANI
Cardiologue et historien
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